Les frissons de Disco Degat

Le trio bruxellois DISCO DEGAT a sorti le 24 avril son premier EP : HUMAINS / MACHINES. Les cinq titres oscillent entre punk, décadence et électro, de quoi vriller sévère ! Sans prétention si ce n’est les frissons, Madeleine de Proust c’est l’occasion de faire un bond dans le passé et raviver les souvenirs, en évoquant des œuvres culturelles qui n’appartiennent qu’à nous.

Crédit photo : Nicolas Robert (@nikolayevitch) 

Crédit : Elzo Durt

La rencontre avec le chanteur de DISCO DEGAT, Tom, a lieu en 2023. Début décembre, Bruxelles, l’hiver est déjà bien installé. Je suis partie pour le week-end avec les copaines pour un énième concert des Stuffed Foxes. En route, nous croisons ce drôle d’énergumène, aussi affable que drôle. On parle de musique, de littérature et aussi de ce projet, ou du moins des prémices. Quelle joie, quelques années après de voir apparaître dans ma boite mail cet EP, HUMAINS / MACHINES. Textes cyniques, boite à rythme, envolées post-punk et monde désabusé : il y a chez DISCO DEGAT de quoi faire la fête et tout cramer. En attendant de les voir débarquer en France, je regarde la boule à facettes s’embraser.

Le morceau qui vous rappelle instantanément des bons souvenirs?

Martin (guitare) : Sans hésitation aucune, Glory and Consequence du Live from Mars de Ben Harper, c’est le morceau d’intro. Disque 1 Morceau 1. Je l’écoutais dans mon lit quand j’étais petit, genre huit ans. A l’époque je croyais qu’il s’appelait Live from Mars parce qu’il avait été enregistré à Marseille. En plus ma sœur et mon frère, qui avaient seize et dix-huit ans à l’époque, étaient allés le voir, à Marseille, et m’avaient dit que c’était incroyable. Je crois que c’est ça qui a participé à créer le mythe. J’ai vraiment écouté cet album des millions de fois.

Tom (chant) : J’ai aussi eu une grosse période Ben Harper. Je suis allé le voir une fois en concert. C’était si bien que je m’étais senti un peu déprimé pendant les quelques jours qui avaient suivi…

Fra (basse) : Pour moi c’est Stairway to Heaven de Led Zeppelin. C’est la première chanson que j’ai apprise à la guitare. Il y avait la partie du début, le solo. Je la jouais dans ma chambre avec la guitare de mon père. Peut-être que je sais encore le faire… (Il prend la guitare de Martin et commence à jouer le solo)

Martin : Attends je te rajoute un peu de disto !

Tom : Le meilleur guitariste du groupe est la bassiste !

Martin : C’est clair !

Tom : Je ne sais pas pourquoi, ça doit être le soleil, l’approche de l’été, j’ai envie de dire Bongo Bong et Je ne t’aime plus de Manu Chao qui sont en fait la même chanson, du moins la même instru avec des paroles différentes. Les deux chansons se suivent et ne font qu’une sur l’album Clandestino que j’ai énormément écouté. Je me rappelle qu’elle passait à la radio. Je devais avoir douze ou treize ans et cela déclenchait déjà en moi ce mélange de joie et de mélancolie. Quelques années plus tard, cet album sera la BO de nos étés. Les quelques potes qui avaient une caisse avaient tous un exemplaire dans la boite à gants. C’est vers cette époque que je découvrais La Mano Negra et qu’un monde s’ouvrait à moi ! Leurs chansons me donnent toujours envie de danser et de chialer en même temps.

Un livre/BD que vous ne quittez jamais ?

Martin : Les mondes d’Aldébaran de Leo. C’est la BD qui je lisais en écoutant le Live from Mars. Pour moi, comme c’est une BD de science-fiction, j’avais l’impression que la musique de Ben Harper était la musique du futur. Encore aujourd’hui, c’est la musique du futur pour moi. Il y a plein de delay, de reverb. Alors que pour la plupart des gens, Ben Harper c’est de la musique pour le coin du feu.

Fra : Pour moi c’est Dylan Dog. C’était mensuel. Je ne me rappelle plus de l’auteur. C’est une BD italienne qui a eu un énorme succès dans les années nonante…

Martin (qui est allé chercher sur internet) : La typo est trop bien ! C’est pas si éloigné de celles qu’on utilise. Ça ferait une belle pochette d’album.

Tom : Vas-y envoie ! Ah ouais… Excellent ! C’est quoi l’histoire ?

Fra : C’est l’histoire d’un détective privé qui résout des crimes, des mystères, à Londres. Il y avait des vampires, des loups-garous, pas mal de trucs fantastiques. C’est la BD que je recevais chaque mois et que je lisais dans les toilettes. Je me rappelle que j’étais hyper impatient de la recevoir. J’ai la collection complète.

Martin : Ça donne envie en vrai !

Tom : Ouais ! Pour moi c’est Ravage, le premier roman de Barjavel. On reste dans la science-fiction. Ce livre était une lecture de collège. C’est chaud de faire lire ça à des gamins quand j’y pense… Il était resté dans ma bibliothèque et je suis retombé dessus il y a quelques années. Je l’ai dévoré en une journée. Depuis j’ai lu toute l’œuvre de Barjavel et je retourne régulièrement à Ravage pour lire des passages. Ce livre raconte la France de 2052, hyper dépendante à l’électricité, puis sa chute suite une mystérieuse coupure générale. Au-delà de l’écriture de Barjavel, très poétique même si parfois un peu anachronique notamment au niveau de son rapport aux femmes, je trouve fascinant de voir apparaître, en filigrane dans le récit, sa vision marquée par l’époque à laquelle il a été écrit et publié, c’est-à-dire pendant la première guerre mondiale. Cet homme était un visionnaire. Il n’y a pas longtemps, je suis tombé sur un reportage fictionnel de 1947, Télévision œil de demain de J.K. Raymond Millet qui a été inspiré de Cinéma Total, un essai de Barjavel, et on peut y voir une prédiction troublante des comportements d’aujourd’hui liés aux smartphones.

Un film dont vous citez les extraits, les dialogues ?

Martin : Je pourrais dire Les visiteurs ou La cité de la Peur mais j’ai plutôt envie de dire Y’a-t-il un flic pour sauver la reine ? C’était la seule cassette qu’il y avait chez mes grands-parents. Enfin c’était celle qu’on regardait tout le temps avec mes cousins. « On dit que policier est un métier à risque, c’est pour ça que je porte un gros calibre… » (il se marre et n’arrive pas à finir sa phrase.)

Tom : Je crois qu’il vaut mieux ne pas aller plus loin…

Fra : Vous ne connaitrez pas… C’est Vacanze di Natale, un film iconique des années quatre-vingts en Italie qui a formé une génération entière. Mes amis, à l’école, disaient les citations toutes les cinq minutes. C’est un film qui a une vision assez ironique sur l’Italie de cette époque. Il raconte le séjour au ski de différents personnages pendant les vacances de Noël, d’où le titre « Vacanze di Natale ». « Fusilliiiiiii ». Les italiens comprendront.

Tom : On dirait Les bronzés font du ski

Fra : C’est quoi Les bronzés font du ski ?

Martin : Ahah c’est ce que tu décris.

Tom : Je pourrais aussi dire La Cité de la Peur ou Les Visiteurs mais j’ai envie de dire Les Goonies, c’est le film qui a marqué mon enfance, celui qu’on regardait en boucle avec mon frère et ma sœur quand on était petits. On l’a rematé avec ma sœur, son mec et ma copine il n’y a pas longtemps et toutes les répliques me venaient en tête juste avant que les personnages ne les disent. Un énorme classique !

Une œuvre d’art étudiée à que vous avez toujours en tête ?

Fra : On est tous architectes. On pourrait dire un bâtiment…

Martin : Ahah laisse tomber…

L’album que vos parents vous ont fait découvrir et que vous écoutez encore ?

Tom : Chez mes parents il n’y avait que des CD de musique classique sauf deux : un best of de Simon & Garfunkel et un best of de Jimi Hendrix. Quand j’étais petit je ne comprenais rien à Jimi Hendrix mais j’adorais Simon & Garfunkel. Quand j’ai été plus grand, ado, je me suis mis à Jimi. Aujourd’hui je les mettrais à égalité, suivant l’humeur.

Martin : Pour moi c’est Hair, la comédie musicale, l’album de 1968, Original Broadway Cast, pas le film. Quand j’étais petit, on le chantait tous ensemble dans la voiture. Je chantais « sodomy, sodomy » à tue-tête sans savoir ce que ça voulait dire. Pas sûr que mes parents savaient ce que ça voulait dire non plus…

Fra : On écoutait aussi beaucoup de musique dans la voiture avec mes parents, surtout quand on partait en vacances dans le sud de l’Italie. Il y avait neuf heures de voyage et surtout deux cassettes. La première était Pino Daniele, l’album Nero a Metà, et la seconde Hot Rats de Frank Zappa. (Il nous fait écouter Pino Daniele)

Martin : C’est du rock progressif italien au fait.

Tom : On a grandi dans une culture hippie en vrai !

Martin : C’est peut-être pour ça qu’on fait du punk ! Un morceau qui me rappelle un souvenir de dingue aussi c’est Easy Love. Tu connais Fra ? (Il chante) Easy love is what you looking for, baby…

Fra : Non… Mais peut-être que je reconnaitrais si tu chantais bien…

Martin : Je me rappelle qu’un été, on avait passé toute une aprem à écouter la radio avec mon cousin en attendant cette chanson afin de l’enregistrer sur une cassette.

Fra : J’ai aussi de très bons souvenirs de Black Sabbath. C’est un peu plus sombre déjà. On faisait des reprises avec mon premier groupe quand j’avais 14 ans. Il faut clairement écouter Sabbath bloody Sabbath Live. Et War Pigs aussi. Le mec, le guitariste, jouait avec un doigt coupé.

Martin : (Il met La Isla Bonita de Madonna) Ça c’est bien aussi !

Fra : J’aime déjà mieux que l’autre que tu as mise.. Tu veux savoir la blague ? Cette chanson est dans la BO de Vacanze di Natale !

Martin : Vous connaissez ça ? (il met Please Don’t Go de Double You)

Tom : J’adore ! Mais on est reparti sur la première question là…

Si vous deviez résumer votre rapport à la musique avec une œuvre ?

Tom : Je crois que c’est le moment de parler de celle qu’Elzo Durt a fait pour notre EP, non ?

Fra : Ouais !

Martin : For sure !

Tom : Elzo Durt est un graphiste bruxellois qui a une identité bien à lui, en mode acide punk, et qui a fait des pochettes et des affiches pour plein de groupes qu’on adore comme Frustration, les Liminanas, Laurent Garnier, La Femme, Osees, King Gizzard and the Lizard Wizard. Je suis allé au vernissage d’une de ses expos à côté de chez moi, on s’est bien entendu et il a tout de suite accepté de faire notre pochette. C’est un mec hyper accessible alors que c’est une légende dans le milieu. Il a aussi grandement participé à l’identité graphique de Born Bad Records et de Rockerill Records, le label avec lequel nous allons sortir notre EP en vinyle. Le collage qu’il a réalisé pour HUMAINS / MACHINES a su parfaitement capturer l’esprit de DISCO DEGAT, mi-punk, mi-spatial, avec cette espèce de chambre/studio en ruine ouverte sur le cosmos au milieu de laquelle trône un lit avec toutes nos influences et une boule disco dans des draps léopard.

Martin : La musique a clairement pris une autre dimension lorsque Elzo a posé cette image dessus !

Tom : C’était drôle de voir le côté machine apparaître sous la forme de cet assemblage de machines à écrire, de micros et de magnétos à bande. Ça nous représente bien !

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