naya mö: « Être sur scène, c’est un privilège et c’est incroyable »

La première fois que je vois naya mö en concert je suis sidérée. La deuxième fois, je suis toujours sidérée. Sa maîtrise, son assurance, sa voix, ses guitares et ses étoiles. naya mö est là, elle prend toute la place. Elle est ancrée, alignée et elle sait ce qu’elle fait.

Crédit photo : Marine Berger / Fréquence O

En février 2025, tu as sorti ton EP dealing with ghosts, un projet que tu décris comme de l’emotional noise pop. Il a pris forme entre Bordeaux et Baltimore, deux lieux très différents. Est-ce que tu peux me parler de ton lien avec Baltimore ?

Fin 2023, j’ai rencontré l’artiste et producteur Bartees Strange sur Instagram. Je lui ai envoyé un message pour lui dire que j’adorais ce qu’il faisait et il m’a proposé de lui envoyer mes prochaines chansons. Il a adoré et m’a suggéré de venir à Baltimore. Il habite là-bas et il a un super studio dans son sous-sol, avec 50 000 pédales accrochées au mur et plein d’amplis.
J’ai vraiment apprécié cette ville. Je suis restée dans le quartier de Hampden ; c’est une communauté très chouette, tout le monde a des petites pancartes dans leur jardin avec des messages du genre « be gentle ».
Et j’ai adoré collaborer avec Bartees dans ce lieu, parce que c’est là où vit la musique underground; entre Washington, Philadelphia et Baltimore.

En concert, tu commences à chaque fois par le morceau dealing with ghosts, qui est mon préféré. Il est hyper percutant, intense, incisif. De manière générale, tes chansons parlent de l’absence, de la perte, des amours qui finissent mal. Est-ce que la musique te répare ? Tu parles d’exutoire…

Oui. Mais ce n’est pas forcément au moment où je les écris que ça se passe mais plutôt quand je les produis, quand je commence à arranger, que je réécoute la chanson en boucle. Après, quand je reçois les mix, je me dis : « Waouh, en fait, j’ai créé quelque chose à partir de zéro. » C’est une sensation assez incroyable.
Recevoir le morceau fini, c’est encore plus thérapeutique. Je me dis : voilà, c’est un produit fini. Tu peux passer à autre chose. Tu déposes quelque chose, tu fermes un tiroir.

Tu as un parcours déjà bien rempli. Tu as grandi entourée de musique, tes parents avaient un groupe de post-hardcore et étaient ingés son. Est-ce que tu penses que tu aurais pu faire autre chose de ta vie ? Je crois que tu faisais aussi des reprises avec ton père et ton oncle…

C’est vrai que je suis entourée de musique depuis très jeune et ce même avant de naître, puisque ma mère jouait de la basse enceinte. Mes parents ont un groupe avec mon oncle qui s’appelle Basement et avec lequel ils ont beaucoup tourné aux États-Unis et en Europe. Lorsqu’elle faisait des concerts, je ressentais les vibrations dans le ventre. Elle mettait même un coussin entre la basse et son ventre pour amortir. C’est assez incroyable comme image.
À une époque, j’aurais adoré être journaliste musicale ; rester dans la musique, mais de l’autre côté. Ça aurait été incroyable. Mais moi j’ai toujours fait des concerts, j’ai toujours aimé ça. Je ne pense pas que j’aurais pu faire autre chose.

Crédit photo : Marine Berger

Est-ce que tes parents t’ont influencé dans ton projet ? Est-ce que tu as voulu leur avis, ou au contraire tu t’en es détachée ?

Mes parents sont impliqués au jour le jour dans mon projet. Ma mère est très présente, et mon père encore plus sur le plan artistique. J’ai mon studio dans un grenier chez moi, tout en haut (j’aime bien composer en hauteur) et mon père vient souvent m’écouter et donner son avis. J’écoute tout ce qu’il me dit sur la partie artistique. Je lui fais tellement confiance dans sa manière de produire. Il composait beaucoup pour son groupe, il a un sens de la mélodie très fort et mon oncle aussi. Donc je leur fais confiance pleinement.
Ma mère, c’est surtout un soutien psychologique. Elle est avec moi ce soir sur ce concert, elle m’accompagne. Mes parents, c’est mon équipe, finalement.

Quand on t’écoute, on pense évidemment à PJ Harvey, mais tu cites aussi Mogwai et Slowdive dans tes influences. Est-ce que tu penses que le shoegaze et le post-rock sont des musiques de prédilection pour les émotions ?

Oui. Mogwai en particulier, leurs morceaux sont souvent instrumentaux. J’adore San Pedro et les clips sont incroyables. En live aussi. D’ailleurs, c’était mon premier concert. J’étais avec un ami, on avait 9 ans, et il est tombé dans les pommes tellement c’était intense et sonore. Et puis Slowdive aussi. D’ailleurs, il y a sûrement un titre qui va arriver avec Rachel…

Tu as vraie une communauté sur les réseaux, alors que tu n’as sorti que quelques singles et un EP. Est-ce via TikTok que tu as commencé ?

Oui. Je postais beaucoup de chansons en mode démo, toute seule, en face cam, et les gens aimaient bien cette proximité. J’ai construit une communauté au fur et à mesure, avant même de sortir des chansons officiellement. J’ai grandi avec les réseaux sociaux, donc je connais les codes et je sais les adapter. Ce projet ne pourrait pas exister sans ça : les réseaux font partie intégrante du projet.

Que faisais-tu avant ce projet ?

Il y avait Naya, un autre projet. Je suis allée au MaMA deux fois et j’ai été signée chez Sony. Mais je suis partie pour créer mon propre label et être indépendante.
L’indépendance, c’est incroyable. Aujourd’hui, si je veux sortir une chanson, je peux le faire quand je veux, sans avoir besoin de l’approbation d’une équipe de 15 personnes. Mais c’est aussi énormément de responsabilités, c’est costaud à gérer au quotidien. J’ai un manager, une équipe en live, mais je me manage aussi en partie, parce je suis dans ce milieu depuis l’âge de 16 ans. Je connais tellement cette industrie que j’arrive à prendre les décisions moi-même.

En tant que jeune femme dans le milieu musical, tu dois vite avoir affaire à des gens qui vont te dire quoi faire ou qui vont te coller un cliché.

Quand j’ai signé, j’avais des titres déjà produits et composés donc ils adoraient le projet tel qu’il était. Donc dès 16-17 ans, j’ai réussi à m’imposer.
Mais au fur et à mesure, c’était plus compliqué de me retrouver dans un bureau face à toute une équipe de DA. Quand tu es une jeune femme, s’imposer c’est hyper compliqué. Aujourd’hui, l’indépendance, c’est moi qui gère. Ce que tu as vu ce soir (ndlr : le concert de l’Indie Day à Dijon), c’est moi de A à Z.

Tu as été en tête d’affiche à Londres, tu as partagé la scène avec Kim Deal, tu as joué au Left of the Dial à Rotterdam… Comment tu gardes les pieds sur terre avec tout ça, surtout maintenant que tu es aussi la boss ?

Au quotidien, tu gères tellement tout que ça va de soi. Être sur scène, c’est un privilège et c’est incroyable. Mais le quotidien d’artiste, c’est énormément de travail, de responsabilités, que ce soit sur la partie artistique, logistique ou financière. C’est beaucoup de discussions, beaucoup de visios, des conversations qui durent parfois toute la nuit. Garder les pieds sur terre, je pense que ça va de soi avec tout ce qui se passe.

Il parait qu’un EP va sortir au printemps prochain ?

Oui. Il y a plein de choses qui vont arriver, avec notamment pas mal de dates. On va beaucoup tourner, et l’été s’annonce plutôt sympa avec des festivals. On tourne aussi des sessions. Je suis en train de sélectionner les titres qui seront sur l’EP et il y aura peut-être une chanson de ce qu’on a fait en Norvège avec le producteur d’Aurora.

Crédit photo : Marine Berger

Quel est ton processus créatif ? Et quelle est la part de ton batteur, Rémi, dans tout ça ?

J’écris souvent des thèmes que je voudrais aborder dans mon téléphone. Mais ça part toujours d’une mélodie, d’arrangements, de sons qui inspirent les paroles. Ça n’a jamais été l’inverse pour moi, je n’écris pas un texte pour le mettre en chanson ensuite. Ce sont vraiment les sons qui m’inspirent.
Je crée tout un univers avant même d’écrire les paroles. Même outsider, c’est parti d’un thème, et les paroles c’est souvent du yaourt au début, et parfois on garde le yaourt parce que c’est cool quand même.
Pour dealing with ghosts, j’ai essayé de mettre des paroles et je me suis dit qu’en fait il fallait tout le temps répéter la même chose. Il faut être sobre. Voilà mon process’.

Rémi, lui, c’est surtout la partie live. Dès que je sors du studio, on peut jouer la chanson sur scène, parfois même des démos qu’on réorchestre pour la scène. Rémi m’épaule sur les structures live, on discute beaucoup des arrangements qu’on va garder ou pas. On travaille aussi avec des ingés son selon les dates et ce soir c’était Matt, l’ingé son de Charlie XCX et de Skrillex. Il est fantastique.

Est-ce que vous avez envisagé d’élargir le groupe en live ?

Au début je voulais et puis tout le monde m’a dit que ça marche hyper bien à deux. Mais j’ai tellement de plans de guitare dans mes arrangements que j’aimerais beaucoup intégrer d’autres personnes à l’avenir pour enrichir encore plus le live. Je pense qu’on va tourner beaucoup à deux dans les prochains mois, puis on verra. Pour l’instant, j’aime ce côté White Stripes, The Kills, ce vibe duo sur scène que je voulais dégager.

Tu as un univers très marqué, très années 90, avec des étoiles partout, sur tes pochettes, que tu dessines même avec tes jambes sur scène. Qu’est-ce qui t’inspire au quotidien, dans un monde pourtant très contemporain ?

Ce sont les groupes que j’écoute depuis toute petite. My Bloody Valentine, mais aussi des groupes américains comme Fugazi, The Jesus Lizard, Unwound, June of 44, Slint. J’adore m’inspirer de cette scène-là.

D’ailleurs je pense collaborer avec David Pajo, le guitariste de Slint sur une de mes prochaines chansons. Il adore faire des ghost guitars, des trucs un peu bizarres avec plein de pédales dans son salon. Et sur un autre projet que j’avais, il y avait une chanson qui s’appelle vaguemo où il avait fait les guitares à la fin.

Tous ces gens m’inspirent énormément. Rachel, David… Slint, c’est un des premiers groupes à faire ce style; du slowcore, du post-rock. C’est incroyable de pouvoir discuter avec eux et collaborer. C’est une chance inouïe.

Qu’est-ce que tu écoutais au quotidien quand tu composais dealing with ghosts ?

Mogwai : j’adorais leur single Sacramento. J’écoutais beaucoup cette chanson quand j’ai composé wanderlust. Aussi Unwound, beaucoup. Et même Beck. J’ai beaucoup écouté ses premiers albums, celui avec Loser, la pochette avec du feu dessus. J’essayais de mélanger des influences un peu partout, ce qui donne ta propre patte. C’est important de travailler ça.

Ma question rituelle : si tu devais choisir une œuvre : un livre, une peinture, une photographie, un album qui te définit ou te bouleverse, ce serait quoi ?

Pendant que j’écrivais l’EP, j’ai lu et j’y reviens souvent, le petit recueil de poèmes de Tim Burton : La Mélancolique Mort de l’Huître. Je le lis en français et en anglais. J’y reviens tout le temps, et je suis toujours autant surprise à chaque lecture. On redécouvre les choses à chaque fois.

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