Les frissons de Cécile Seraud

La pianiste bretonne Cécile Seraud est de retour avec un nouvel album, Psykhé. De longues pièces instrumentales chargées de sens, mêlées à des voix, celles d’Erelle Le Bars et Michel Le Faou. Sans prétention si ce n’est les frissons, Madeleine de Proust c’est l’occasion de faire un bond dans le passé et raviver les souvenirs, en évoquant des œuvres culturelles qui n’appartiennent qu’à nous.

J’ai pleuré. A l’écoute de cet album. En relisant la genèse. J’ai pleuré le brouillard du mois de décembre, les années à venir sans toi, tout ce que je deviens et que tu ne vois pas, les mots qui ne suffisent plus et la colère enracinée. J’ai pleuré devant la beauté de Psykhé. La finesse des notes, les voix graves et claires, la poésie des mots, la mélancolie et la lumière. Car Cécile Seraud a dédié ces pièces à un ami décédé. Hommage vibrant et pudique, pour sa femme et ses enfants, pour celui qui n’est plus. Tenter, par la musique de réparer, de soigner et d’accepter. Et finalement, honorer la vie.

Quel est le livre que vous ne quittez jamais ?

Je ne pourrai pas parler d’un livre qui ne me quitte jamais, mais les livres sont partout dans la maison. C’est un cœur vibrant qui m’accompagne, m’apaise et me soutient , au même titre que la mer. J’aime les livres qui offrent une ouverture métaphysique, philosophique, qui ouvrent les esprits et dépassent les codes. Les intemporels, qui proposent modernité et élégance. Duras, Camus, Sartre, ont été de bons parents. Je ne peux faire une randonnée sans penser à Rimbaud et à ses « semelles de vent « , sans respirer sa liberté sublimée.
Je ne peux convoquer ma force et ma volonté sans penser à R.Char... « Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque ». Quoi de plus fort que cette injonction à vivre et cette proximité au tutoiement fraternel?

L’album que vos parents vous ont fait découvrir et que vous écoutez encore ?

Je ne sais pas répondre à vos questions par un seul choix.
J’ai tellement voyagé en écoutant Brassens, Barbara, Ferrat chantant Aragon… Chansons à texte que mes parents affectionnaient et qui me permettaient d’imaginer les lieux, les personnages, de ressentir leurs émotions. Je suis toujours transportée par la beauté , la richesse et l’intensité de ces textes quand je les écoute , par la perfection et l’élégance de leurs interprètes. Mais chez mes parents, il y avait aussi les Beatles, les Pink Floyd, Bob Dylan, Joan Baez... D’autres rêves, d’autres engagements, d’autres souffles de liberté dont j’ai pu m’emparer à l’adolescence…Je retrouve alors ma bande d’amis, les discussions à tout rompre sous les ronds de fumée des cigarettes, Les Pall Mall, tout un monde d’irrévérence peut-être, mais qui avait tant de choses à dire, tant de choses à espérer!

Le morceau qui vous rappelle instantanément des bons souvenirs?

Un soir de neige, à quatre dans la même voiture, qui prend des allures de luge joyeuse sur le manteau neigeux de la route désertée. Quatre Bretons venus chercher du travail dans cette vallée de l’Arve pour presque dix années. Quatre Bretons donc, un soir de fête! La bonne vingtaine, le bonheur au coin des lèvres dans ce décor de féerie où de lourds flocons tombent en brassée de plumes sur les phares éblouis et notre ivresse heureuse.
On rit, on chante ce titre que l’on vient de mettre dans le lecteur , ce titre chaud aux accents québécois irrésistibles, Les étoiles filantes des Cowboys Fringants.
Embarcation lumineuse et bruyante, surnaturelle dans cet écrin de blancheur ouatée, qui descend en zigzagues maîtrisés et ralentis la route de la montagne, avec au cœur du silence de la nuit, l’insouciance, et la vie.

Une œuvre d’art étudiée à l’école que vous avez toujours en tête ?

Je ne vois pas. Je me souviens de ce film regardé avec mes parents, Camille Claudel . J’avais dix ans, nous ne fréquentions pas les musées dans notre vie campagnarde et cette histoire de Camille et de Rodin m’a beaucoup marquée, comme une entrée dans un univers inconnu et passionnant (entendons la polysémie du mot) , comme une entrée dans les Arts .

Un film dont vous citez les dialogues ?

Le Grand Bleu, pour la version lumineuse , quoique!?  « Roberto , mio palmo », cette attirance vers les grands fonds m’a toujours happée et parlé…Bon puis je l’avoue, J.M Barr  « Le petit Français «  quand même….
Les Invasions barbares, pour la version plus mélancolique et subtile de la fin d’une vie, les dialogues délicieusement intellectuels et drôles. Un film à savourer comme un bon vin entre amis.
Sirāt, tout récemment, grandiose, à tous niveaux!

Aucun ne propose de happy end, vous l’aurez remarqué…

La photo de vous enfant que vous avez toujours près de vous ?

Aucune. J’ai mes enfants , lumineux et heureux , dans mon portable. J’ai Rimbaud , dans mon bureau, il m’observe du haut de sa beauté libre et irrévérencieuse , il s’amuse de mes tentatives créatrices , si ternes à la lumière de son génie.

 Si vous deviez résumer votre rapport à la musique avec une œuvre ?

Mon rapport à la musique serait un hybride entre le tout récent Sirāt d’Oliver Laxe, pour l’appréhension du vide, de l’immensité, pour l’acceptation des deuils, pour ce rapport de transcendance presque mystique où tout fait signe, où tout fait sens, et ma bohème de Rimbaud , pour l’intuition des sens, la sobriété des moyens au service d’une extrême densité, une sublimation qui ferait réseau, maillage où l’artiste pressent cette démultiplication à l’infini des liens qui font la texture du monde. 
Le tout s’incarnerait dans de grands paysages Islandais. 
Cela me rappelle un texte que j’ai écrit à ce sujet, ce printemps dernier: Parce qu’il faut croire en ton vide et ne pas craindre de plonger dans son immensité, pour que remontent de façon incertaine et lumineuse les plus beaux dieux, tes propres dieux, qui te guideront jusqu’au sommet de ton art. Parce que tu es , ta propre transcendance.


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