En mai dernier, je profitais de la cinquième édition du festival Foul Weather au Havre pour découvrir (enfin) en live Heartworms. C’était incroyable et le public était subjugué. En interview, l’artiste s’est dévoilée et s’est prêtée sincèrement au jeu des questions. Et lorsque je lui ai demandé si je pouvais sortir mon argentique et la prendre en photo, elle a accepté avec grand plaisir, n’hésitant pas à m’offrir du temps et de l’espace. C’était un moment précieux et simple. Simple, pour une grande artiste.

Tu as sorti ton premier album en février, intitulé Glutton for Punishment. Comment te sens-tu ?
Sortir un album, c’est un vrai défi. Je suis vraiment fière du travail que j’ai accompli pour écrire cet album.
Dans Just to Ask a Dance, tu dis « Body is a temple and a temper in the mind ». Quelle est ta relation au corps ?
Beaucoup de femmes ont une relation compliquée avec leur corps, et ça a aussi été une lutte pour moi. Il y a deux ans, j’essayais de garder le contrôle sur mon poids. Mais cette chanson parle surtout de l’obsession pour quelqu’un, et du fait qu’on a envie de changer pour cette personne, parce qu’on la voit attirée par quelqu’un d’autre qui a une certaine apparence.
L’album est assez sombre, mais il y a aussi une forme d’espoir. Peux-tu nous parler de ce mélange ?
Oui, j’aime beaucoup mêler des paroles ou des sons un peu humoristiques, que ce soit dans les guitares ou les synthés. J’essaie aussi de ne pas prendre trop au sérieux la structure des morceaux. Et j’aime les chansons qui commencent doucement et se terminent sur quelque chose de fort, presque explosif. Je tenais aussi à écrire une chanson acoustique, simplement moi et la guitare, quelque chose d’un peu plus léger, pas triste, mais avec le même refrain que Just to Ask a Dance, donc Glutton For Punishment, le dernier morceau.
Avec différents styles rythmiques, tu arrives à créer des mélodies qui restent en tête. Comment composes-tu ?
C’est difficile à expliquer. C’est comme si ça sortait de nulle part. Parfois, je commence par écrire une partie de batterie, puis j’ajoute un synthé ou une basse, et tout se construit au feeling. Je le ressens physiquement, comme une montée dans la poitrine, et je me dis : « Oui, ce sont les bonnes notes ». Ça fonctionne, ça sonne juste. Les mélodies apparaissent sans vraiment que je les cherche. Ce n’est pas une vision mystique, mais… Il y a souvent une répétition, dans les paroles ou dans le rythme. Et même si le morceau est lent ou rapide, ça donne parfois cette impression qu’il reste dans la tête.
En écoutant tes morceaux, on remarque en effet que tu répètes certaines phrases ou rythmes, ce qui les rend très mémorables. C’était voulu ?
Oui, j’adore écrire de cette manière. J’ai toujours aimé des chansons avec une forme de répétition, quelque chose qu’on peut retenir facilement et répéter. Je pense que ces phrases me viennent comme ça parce qu’elles sonnent bien à l’oreille. Et j’aime beaucoup ça, surtout quand le message est important. Le fait de le répéter, c’est une bonne chose. Tu vois ce que je veux dire ? C’est beau.
J’ai découvert ta musique avec la session KEXP. C’était bluffant. On reconnaît tout de suite ton univers.
Oui, j’adore créer des personnages. Chez moi, j’aime me déguiser, juste pour m’amuser et les incarner. C’est une manière d’explorer ou de voyager sans quitter sa chambre. Parce que voyager, c’est cher et parfois trop stimulant. J’aime aussi les personnages littéraires, ceux que je retrouve dans mes lectures. J’adore créer des univers. On a tous ce pouvoir-là, donc rien ne m’en empêche.
Tu as dit dans une interview que tu te considères plus comme poétesse que musicienne. Pourquoi ?
J’aime les mots. J’adore lire, ouvrir un livre au hasard. J’aime même avoir chez moi des livres que je ne lirai jamais. C’est apaisant. On a l’impression qu’ils construisent quelque chose autour de nous, une sorte de présence rassurante. C’est comme s’ils te parlaient. J’ai toujours aimé jouer avec les mots et en découvrir de nouveaux, car il en existe tellement avec des sens profonds. Je me souviens, un jour avoir appris le mot komorebi, un mot japonais qui désigne la lumière du soleil filtrant à travers les arbres. J’ai trouvé ça magnifique. J’aime découvrir des mots que peu de gens utilisent. Je trouve ça vraiment beau.
Est-ce que tu écris autre chose que des chansons ?
Oui, j’écris beaucoup de poésie. Et mon rêve serait d’écrire aussi des nouvelles. J’aime décrire les choses de façon étrange, tu le remarques peut-être dans certaines de mes paroles. J’adore écrire sur mon temps libre. J’aime être chez moi, vivre tranquillement, écrire de la poésie, et créer des mondes.


Crédit photo : Marine Berger / Fréquence O
Est-ce que ce n’est pas difficile d’être en tournée quand on a l’habitude d’être au calme ?
J’ai du mal à l’admettre, mais j’adore la scène. Par contre, dormir dans des lits inconnus, c’est difficile. Je suis assez exigeante sur les draps, certains me grattent. J’ai donc emmené un sac de couchage pour cette tournée, parce que je savais qu’il était neuf et que je m’y sentais bien. Sauf qu’aujourd’hui, je l’ai oublié, donc j’ai mal dormi, c’était très inconfortable. Je dormais en essayant de ne pas toucher les bords du lit, c’était ridicule (rires). Mais malgré tout, j’ai vécu de très beaux moments en tournée. Il faut parfois accepter l’inconfort pour vivre des choses fortes. J’ai écrit de beaux poèmes sur la route, j’ai fait de très belles rencontres. C’est un défi, mais oui, c’est une question d’équilibre. Et je suis très heureuse de la vie que j’ai choisie.
Peux-tu nous parler de la direction artistique ? La pochette de l’album est très marquante. Comment est née cette idée ?
Je voulais un symbole simple, que n’importe qui puisse dessiner rapidement. Quelque chose de percutant. J’adore The Clash et leur étoile stylisée. Pour mon EP, j’ai peint le logo moi-même, en couleur, puis j’ai pris une photo en noir et blanc. Ça rendait très bien.
À l’origine, la pochette devait être différente. On m’a dit qu’il fallait que mon visage y figure pour que ça vende mieux. Mais dès qu’on me dit ce genre de choses, je fais l’inverse. J’ai donc changé à la dernière minute et opté pour ce symbole, plus fort à mes yeux.
Et qui est l’artiste ou le photographe de cette image ? Elle est très reconnaissable.
Ah, la photo promotionnelle ! C’est Gilbert Trejo, qui réalise aussi mes clips. Il est génial, extrêmement cultivé, parfois un peu intimidant. On a cherché ensemble une image qui représenterait Glutton For Punishment, quelque chose de choquant, d’inattendu, qui mette mal à l’aise. On a trouvé un forgeron, Gus Baldwin, qui fabrique ce genre d’objets impressionnants. Il a accepté qu’on utilise l’un d’eux, qu’il a nettoyé pour l’occasion. Je lui ai demandé à quoi servait cet objet, et il m’a répondu que les gens l’utilisaient pour plein de choses. C’était un peu drôle (rires).
Le jour du shooting, on avait « un bâillon de mariée », inspiré d’un instrument de torture médiéval utilisé contre les femmes. On avait aussi un collier pour chien, des chaînes, c’était très fort visuellement. Certaines personnes m’ont dit qu’elles n’aimaient pas la photo, et je me suis dit : « Parfait ». C’était le but. C’est vraiment moi, cette image. Et comme tu l’as dit, elle met mal à l’aise, mais c’est aussi une prise de position.
En tant qu’artiste femme, on nous pousse à être sur la pochette, à se montrer, à faire de la promotion de manière très codifiée, et c’est littéralement insensé. Je ne voulais pas que mon visage y figure. Parfois on se sent un peu prisonnière de certaines images quand on est une femme artiste. Cette pochette, c’est une manière de s’en libérer.
Bien sûr, mon visage apparaît ailleurs mais il n’a pas besoin d’être partout. Parfois, j’en ai juste marre de voir mon propre visage. Tu as une pochette d’album, tu as la liberté de créer quelque chose de beau.



Crédit photo : Marine Berger / Fréquence O
Dans ce que tu publies et crées, on sent une esthétique gothique et victorienne. D’où te vient-elle ?
Quand je vivais à Londres, j’adorais aller dans des musées originaux. Par exemple, il y a le musée de Sir John Soane, un architecte remarquable. Je suis tombée amoureuse de cet endroit. Il y a quelque chose de très particulier, un esprit étrange. Des sculptures partout, c’est fou. Je ne comprends pas comment quelqu’un a pu imaginer un lieu pareil. C’est difficile à mettre en mots. Il y avait des plafonds en marbre, et aussi ces miroirs convexes, comme les miroirs de surveillance, il y en avait partout, dans les coins de chaque pièce, comme dans une maison victorienne. Bref, j’ai adoré ça. Et j’ai aussi visité la maison de Charles Dickens à Noël. C’était génial, j’ai adoré.
Et puis Emily Dickinson est l’une de mes poètes préférées. J’ai aussi beaucoup aimé Edgar Allan Poe. J’aimais sa manière de s’habiller. Et Oscar Wilde, évidemment. Tellement stylé, avec ses tenues incroyables. Le Portrait de Dorian Gray est l’un de mes livres préférés, une de mes histoires favorites. À un moment, j’avais les cheveux à une certaine longueur, je portais des cravates anciennes, et j’avais un peu l’impression d’incarner Dorian Gray, justement. Mais tout cela vient simplement de mon intérêt pour cette esthétique, elle s’exprime d’elle-même. J’aime aussi les Spitfires et les avions. J’ai tellement d’intérêts différents, qui tournent en permanence dans ma tête.


Crédit photo : Marine Berger / Fréquence O
J’ai lu que tu n’aimais pas ta voix jusqu’à récemment. Qu’est-ce qui a changé ?
Je ne sais pas vraiment. J’ai traversé une très longue phase pendant laquelle je me convainquais que je savais chanter. À 14 ans, je me suis dit : « Ok, je veux devenir chanteuse ». Et j’ai juste fait semblant d’y croire, même si je n’aimais pas du tout ma voix. Je pense que c’est un peu comme quand on entend sa propre voix dans une vidéo, on a du mal à se reconnaître. Moi, c’était pareil.
Et je n’arrivais pas à ressembler aux artistes que j’aimais. Il y avait tant de gens dont j’admirais la voix, et je n’arrivais pas à sonner comme eux. Je n’avais ni l’étendue, ni le timbre. Je crois qu’après A Comforting Notion, j’ai perdu un peu confiance en moi. Mais je savais que je voulais chanter plus fort. Je n’avais jamais vraiment chanté dans l’essence du mot. J’étais encore en train de découvrir comment utiliser ma voix.
Et puis un jour, sur scène, c’est sorti d’un coup. J’ai crié, j’ai projeté ma voix, sans prévenir. Et j’ai continué à chanter avec plus de puissance. Le fait d’avoir tant joué en live, tous ces concerts, ça m’a donné confiance petit à petit. C’est vraiment agaçant d’ailleurs, mais oui, ça m’a donné confiance pour mieux chanter.
Et après cet album, en fait avant de l’enregistrer, mais après l’avoir écrit, je suis partie en tournée avec The Kills pour tester les chansons sur scène. Et je crois que je suis tombée amoureuse de la manière dont je les interprétais. J’ai alors eu envie d’en prendre soin, de protéger ça. Je voulais que cette voix reste, qu’elle ne disparaisse jamais. Aujourd’hui, j’y fais très attention, je veux la faire progresser. Oui.
J’étais tellement fatiguée à la fin de ma tournée en tête d’affiche… J’ai dû annuler les deux derniers concerts parce que j’avais complètement perdu ma voix. Et je ne voulais pas l’abîmer. Je suis une petite nature.
Une dernière question : si tu devais choisir une œuvre d’art qui te représente ou qui t’habite constamment, laquelle ce serait ?
Il y a un tableau de Caravage que j’aime beaucoup : La Vocation de saint Matthieu. La lumière y est magnifique, elle sort doucement des mains du Christ, elle rayonne. Saint Matthieu est là, avec son sac d’argent, et il regarde Jésus. Cette lumière est juste sublime. Et comme je crois en Dieu, ce tableau a une signification particulière pour moi. J’aimerais beaucoup écrire une chanson inspirée de ce tableau, d’ailleurs.

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