« Yard a toujours été pensé pour être vécu en concert »

En mai dernier, je rencontrais lors du festival Foul Weather au Havre le génialissime trio Yard. Réputé pour leurs shows explosifs et avec un premier EP déjà remarqué, je n’avais qu’une hâte : les interviewer. Je n’ai pas été déçue. C’était une rencontre humaine extrêmement drôle, joyeuse et sincère.

Crédit photo : Marine Berger

Fréquence O : Pour l’instant vous n’avez sorti qu’un EP mais on entend déjà beaucoup parlé de vous. Comment l’expliquez-vous ?

George : Je pense que c’est une question de faire les bons choix au bon moment, et de se construire une « fanbase » solide. Jouer un peu partout en Europe nous a vraiment aidés. Chaque concert nous a poussés à affiner notre son. Par exemple, notre passage aux Trans Musicales en France en décembre dernier a été énorme pour nous. Ce concert nous a ouvert beaucoup de portes, dont une session live avec KEXP à Rennes. On a aussi joué à Paris, et maintenant on commence à apparaître sur des line-ups de festivals dans plein de villes cool. Quand tu es constant, le bouche-à-oreille fait le reste.

Vous mélangez techno et punk. Pourquoi ce choix, et d’où vous vient ce goût pour la musique électronique ?

Emmet : À la base, on jouait tous dans des groupes à guitares, quand on était ados ou dans la vingtaine. Mais on a eu envie de changer de son, et on s’est plongés dans la techno à ce moment-là. Dan avait même fait une playlist qu’on écoutait tous en boucle. Et puis, avec le temps, on a élargi nos influences à d’autres styles électroniques : drum and bass, musique industrielle… En ce qui concerne les groupes qui nous ont inspirés au début, je crois que Suuns a été le premier nom sur lequel on s’est tous mis d’accord. C’est à partir de là qu’on a commencé à construire notre univers, en piochant des influences un peu partout au fil des années.

George : Je pense qu’on a tous été influencés par Daft punk et par des groupes comme les Chemical Brothers. Ils ont eu un énorme impact sur nous quand on était gamins. Ensuite, on s’est tournés vers la techno. En plus, elle devenait super populaire à Dublin autour de 2012–2013. C’était un truc un peu underground, très cool. On a naturellement été attirés par ça. On voyait plein de groupes de noise-rock ou post-punk autour de nous, donc on s’est dit : pourquoi pas mélanger techno et post-punk ? C’est comme ça qu’est né Yard.

Comment vous êtes-vous rencontrés, et comment le groupe s’est-il formé ?

Emmet : Dan et moi, on se connaît depuis qu’on a 12 ans. On n’habitait pas loin, même si on n’allait pas dans la même école. On faisait des reprises des Foo Fighters ou de Nirvana, on jouait à la console, on mangeait des pizzas… le cliché total. Puis on a rencontré George vers 15 ans et je l’ai ramené dans mon garage pour jammer.

George : On avait un groupe d’ados qui s’appelait The Dyatonics… du bon vieux rock de jeunes. On a fait plein de concerts un peu foireux à Dublin, mais on a toujours continué à faire de la musique ensemble, d’une façon ou d’une autre. Même si on a eu des pauses, on s’est toujours retrouvés pour jouer. Et maintenant, on est trentenaires, on tourne en Europe… c’est un peu irréel.

(Emmet et George se chambrent tous les deux avant de se faire une déclaration d’amour)

Dan : C’est rare de pouvoir se chambrer comme on le fait sur la route, parce qu’on se connaît depuis qu’on est gosses. Ce passé commun, ça change tout.

Vous avez joué dans des petites salles comme dans des festivals. Qu’est-ce que vous préférez : jouer en live ou enregistrer ? Et est-ce que le public influence la manière dont vous composez votre musique ?

Dan : Sans hésitation : le live. Yard a toujours été pensé pour être vécu en concert. Je pense qu’on est un peu une exception. Beaucoup de groupes trouvent d’abord le succès avec leurs enregistrements, via le streaming, et développent leur performance live ensuite. Nous, c’est l’inverse.

On a passé énormément de temps à perfectionner notre set live sans rien sortir. L’an dernier, on a énormément tourné, ce qui a donné au live une certaine réputation, notamment pour son intensité. Nos morceaux en ligne, eux, ont commencé à se faire connaître un peu plus tard. Donc aujourd’hui, on a un spectacle live qui est peut-être en avance sur notre présence numérique. Ce qui, à mon avis, est plutôt un bon problème à avoir.

On y met vraiment tout notre cœur. On a Keane, notre ingénieur lumière, et James, notre ingénieur son, qu’on essaie d’emmener partout avec nous en Europe, parce qu’ils sont essentiels au show. Tu verras ce soir, le travail de lumière est incroyable, Keane y passe un temps fou et James fait sonner tout ça parfaitement. On est trois sur scène, mais en vrai, on est cinq dans le van. Donc ouais, pour toutes ces raisons, je préfère vraiment le live.
(rires) C’était quoi la deuxième question déjà ?

George : Et pour l’écriture… on a appris qu’il ne faut surtout pas penser au public ou aux radios quand on compose. À chaque fois qu’on a essayé de faire ça, ça ne marchait pas. Les meilleurs morceaux sont ceux qu’on a faits pour nous-mêmes, sans calcul. Et c’est ça que les gens ressentent.

Emmet : Et puis le live, c’est un super test. Ce n’est pas tant la réaction visible du public que ce qu’on ressent physiquement dans la salle. Juste entendre un morceau en live, sentir comment il résonne dans la pièce, dans ton propre corps, là tu sais. Tu sens tout de suite si quelque chose fonctionne… ou pas.

Est-ce que vous ressentez tous la même chose ? Est-ce que c’est une sorte de test en conditions réelles, finalement ?

Emmet : Oui, je pense que c’est super important. Quand tu écris un morceau, tu passes ton temps à l’écouter encore et encore dans une pièce, en studio. Mais à un moment, il faut le sortir de cette pièce. Il faut le jouer en live, même rien que pour soi-même. Et ça se ressent surtout quand tu joues avec des fréquences très basses ou très aigües. Il faut entendre comment ça sonne dans une grande salle. Parfois, tu penses que quelque chose est énorme et puissant, et en fait, ça sonne tout plat. Du coup, tu retournes direct dans la salle de répèt’ pour corriger ça.

Vous avez des morceaux avec paroles et d’autres totalement instrumentaux. Qu’est-ce qui vous pousse à faire ce choix ?

Dan : Alors, le morceau instrumental sur notre EP, Slumber, il a été écrit à la base avec ce riff principal que… je tiens à dire que c’est moi qui l’ai écrit.
George : (rires) Oui, oui, il faut que ce soit clair : c’est Dan qui a écrit le riff. C’est enregistré maintenant.
Dan : Bref, pour ce morceau, l’idée ce n’était pas de dire : « Tiens, on va faire un instrumental sans voix ». C’est juste que le morceau s’est construit naturellement et on n’a jamais vraiment trouvé une ligne vocale qui collait.

George : On avait même envisagé d’inviter un artiste pour poser une voix. Mais à chaque fois qu’on le jouait en live, le public réagissait super bien, même sans paroles.

Dan : Et puis, franchement, vu l’intensité des parties chantées dans le reste du set, c’est bien qu’Emmet puisse avoir une pause au milieu du concert. Ce morceau-là, c’est un peu notre respiration dans le chaos.

Quelles ont été vos influences artistiques quand vous avez créé l’artwork de cet EP ?

John : C’est ma partenaire Claire qui est illustratrice, qui s’en est occupée. L’idée de base, c’était que chaque morceau soit représenté par un symbole, qui serait lié au contenu de la chanson, mais pas de manière trop évidente. Il fallait que ce soit assez… flou, pour que ça reste ouvert à l’interprétation de l’auditeur. Claire s’est aussi occupée des animations visibles sur les plateformes de streaming et Youtube. C’est l’artwork qui prend vie. Le morceau Trevor par exemple, parle de la perte du vélo d’Emmet. Sur la pochette de l’EP, il est représenté par une grande roue avec des rayons qui en sortent. Mais tu ne reconnais pas forcément tout de suite que c’est une roue de vélo. Elle est très déformée, elle a une forme bizarre, ce qui reflète aussi les thématiques du morceau. L’idée était donc de laisser une interprétation libre mais aussi de coller à ce que racontent les chansons.

Emmet : Travailler avec Claire, c’était vraiment génial. Moi je ne suis pas du tout quelqu’un de visuel, mais elle avait déjà fait l’animation pour Bend, le single qu’on a sorti avant l’EP. C’était fou de voir un truc animé sur une musique. Elle a capté direct le thème. Je me souviens quand elle nous a envoyé la première ébauche de la pochette de l’EP, je me suis dit “ouais, c’est ouf. C’est exactement ça.”

Vous jouez de la musique électronique, est-ce que vous avez commencé en club ou dans des salles de concert ?

George : L’un de nos tout premiers concerts, c’était dans un club et on l’avait nous-même organisé. Puis le COVID est arrivé et on n’a pas rejoué pendant un bon moment. Ensuite, quand on a recommencé à faire des concerts, on s’est mis à jouer dans des salles plus classiques, des salles de rock, et on a continué comme ça.

Parce que ce n’est pas le même type de public. Quel public cherchez-vous ?

George : N’importe lequel. En fait, je pense que c’est un truc très accessible pour pas mal de monde. Parce que tu as les guitares, le côté bruitiste, et tu as aussi l’élément club. Donc c’est ouvert, enfin j’espère, à un maximum de gens.

On vous a découverts récemment, mais quel genre de musique vous faisiez avant ? Parlez-nous un peu de votre parcours.

Emmet : Avant, c’était beaucoup de guitare, du rock assez classique, basse, batterie, tout ça. Et puis avec les années, ça a commencé à devenir plus bruyant, plus noise.

Je pense que ce qui a pas mal secoué la scène musicale à Dublin et en Irlande en général, c’est le groupe Girl Band, enfin maintenant ils s’appellent Gilla Band. Je crois que pour beaucoup de groupes, c’est à ce moment-là que les éléments noise et punk ont vraiment pris de la place. On a tous senti un vrai tournant à ce moment-là.

Ensuite, on s’est mis à écrire de la musique plus noise, plus expérimentale. Le groupe dans lequel on était s’est un peu dissous, je suis parti voyager, puis on est revenus, on s’est remis à jouer ensemble. Et là, on est toujours là, donc on a eu de la chance, ouais.

Et puis on a recommencé à répéter, et -anecdote célèbre- le batteur a arrêté de venir. Du coup George s’est mis à programmer les batteries sur son clavier. C’était un peu le début de tout ce côté électronique dans notre musique. On s’est dit : « Ok, maintenant qu’on est là-dedans, quel genre de musique électronique on veut faire ? ». Et c’est parti de là.

Le batteur, c’était un ami d’enfance aussi ?

George : Non, non. C’était un pote à moi, mais… on ne l’a plus jamais revu après. On se demande même s’il a vraiment existé. (rires)

John : Est-ce qu’il reste au moins sa caisse claire ?

George : Non, mec, elle a disparu aussi. (rires)

Emmet : Donc ouais, tout ça pour dire que c’est un peu la timeline, l’historique de ce qu’on faisait au départ. A la base, le projet avait une formation plus “classique”, et en fait je suis content que ça ait évolué, parce que maintenant ça bouge, ça vit.

Si vous deviez choisir une œuvre d’art qui vous définit… une Madeleine de Proust, comme on dit en France. Même si c’est un plaisir un peu honteux, quelque chose qui vous ramène toujours à vous, qu’est-ce que ce serait ?

Dan : Pas mal de gens nous disent que certaines de nos chansons font penser à des musiques de film, ou en tout cas, à des ambiances de bande-son. Moi j’ai toujours été fasciné par les films de Christopher Nolan et la manière dont il utilise les bandes-son pour créer de l’intensité, pour rendre les scènes vraiment puissantes, immersives, comme si elles prenaient toute la place.

Penser à notre musique comme à un moyen de rendre des petites pièces grandes, ou de pouvoir occuper aussi des grands espaces, c’est un peu un objectif, dans un sens.

Emmet : Je pensais à un “plaisir coupable”, mais bon, ce n’est pas vraiment honteux non plus… C’est un livre, Pond de Claire-Louise Bennett. À l’époque je lisais beaucoup et je me souviens que ce livre m’avait vraiment marqué, parce que c’est l’un des monologues intérieurs les plus intenses que j’ai jamais lus. Vraiment très névrosé, très obsessionnel, super autocritique, envers soi-même, mais aussi envers le monde.

Et tout le concept du livre, c’est qu’elle s’énerve à propos d’un panneau marqué “Pond” (étang) juste à côté d’un étang. Elle se dit : “Mais c’est complètement inutile, tout le monde sait que c’est un putain d’étang.” Et puis elle parle de fêtes, de situations sociales, elle essaie de naviguer tout ça… Et j’ai vraiment ressenti un lien profond avec ce genre de pensées-là. Donc ouais, j’ai toujours gardé ça en tête en écrivant des paroles, essayer de capturer ce genre de ressenti.

En s’adressant à George : pas de pression mec… (rires)

George : Je suppose que… je n’y ai pas vraiment repensé depuis longtemps, mais quand j’étais plus jeune, une grosse source d’inspiration pour moi, c’était probablement Nirvana. Je pense que tous les ados peuvent se reconnaître un peu dans Kurt Cobain. Ce sentiment-là, cette compréhension de ce que c’est d’être dans ce genre de situation, tu vois ?
Donc ouais, je dirais que c’est ça pour moi, un truc qui vient du passé, mais qui a compté. Et ça me va.

Toutes les photos sont de moi, shootées à l’argentique avec un Canon AE-1.

Lire mon report du Foul Weather.

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