L’été dernier, je m’envolais pour quelques jours au festival FME, à Rouyn-Noranda, au Canada. Là-bas, je découvrais un lieu, des visages, des paysages, des accents et des quotidiens. C’est au traditionnel barbecue organisé par leur label, Bonsound, que je voyais pour la première fois en concert Population II. Devant la piscine, un hot-dog dans une main, le sourire dans l’autre. Puis je les ai revu sur la grande scène du festival, puis j’ai assisté au show secret de Yoo II, puis je les ai interviewé. Et on a parlé, parlé, parlé. Population II, c’est vraiment des chouettes gars.

Vous avez été signé chez Bonsound en 2023, à la suite de votre premier album. Comment s’est passée la rencontre ?
Pierre-Luc (batterie, chant) : On connaissait Bonsound depuis un petit bout déjà, il y avait eu des pourparlers quelques années auparavant. J’ai rencontré Valérie de Bonsound à une fête et on a parlé très tard. Finalement, on s’est organisé un meeting cette semaine-là puis on a trouvé un chemin d’entente.
Tristan (guitare, clavier) : Chez Bonsound, on a rencontré Hugo Jeanson, qui est devenu notre artiste visuel. On le connaissait tous depuis des années parce qu’il faisait les posters des événements qu’on allait voir. Ça a comme été un petit rêve de l’avoir dans notre band pour faire les pochettes.
Votre son est massif et le rythme, radical. On peut entendre du O Sees mais vous, vous, vous êtes influencés par Miles Davis et le rock expérimental allemand des années 70. Est-ce que vous pouvez m’en dire un petit peu plus ?
Sébastien (basse) : On est juste des mélomanes. On écoute du Dr. John, les Meters, tout le son de la Nouvelle-Orléans. Puis après, on va écouter genre Sly Stone. Puis après, on va écouter Miles Davis ou des bands incroyables comme Sunwatchers.
On tripe sur tout ce qui se fait. Puis nous, on écoute. Il y a quelque chose d’unique, d’idiosyncratique, t’sais, qui feel comme rien d’autre, puis qu’on peut vraiment absorber cette musique-là.
Nous, ce qu’on aime, c’est de créer notre version, une continuité de certaines scènes comme celle de Canterbury, la scène kraut rock. Ce sont des mouvements musicaux qui sont dur à recréer aujourd’hui. Avec l’Internet, on dirait que tout est devenu comme…
Lissé.
Sébastien : Exact. Puis on dirait que tout semble facile à faire : il suffit de regarder une vidéo YouTube puis copier de A à Z ce qu’un band fait sur une session KEXP. Je pense qu’on n’aurait jamais été signé sur un label comme Castle Face, qui est le label de O Sees, si on faisait juste une réplique de A à Z.
Nous, qu’est-ce qu’on aime faire? Purement l’expression humaine, du fait qu’on écoute tellement de choses, puis qu’on fait juste comme le canaliser. C’est vraiment pas du pastiche, t’sais. On essaie de faire notre affaire. Puis Pierre-Luc, ses textes québécois, t’sais, c’est quelque chose qui est tellement unique, qui est vraiment comme une signature propre à nous. Puis le son qu’on a développé les trois ensemble, ça donne cette espèce de poutine-là, qui est propre à nous et à notre Québec.
Tristan : Parlant de mélange, justement, on dit que la dernière grande innovation dans la musique c’est de mélanger des genres que personne n’aurait pu penser mélanger. Certaines personnes peuvent peut-être voir notre truc comme étant rétro, mais je pense qu’il n’y a rien de plus actuel, que justement puiser dans toutes les richesses de tous les grands mouvements musicaux.

Vous avez été influencé par ton père Tristan. Donc est-ce que vous avez tous baigné dans ce milieu ?
Tristan : Mon père était musicien, mon grand-père aussi et mes parents nous ont offert l’espace et le temps à notre groupe. Puis je pense que ça valait tout. Parce que moi et Sébastien, on pouvait juste écouter la musique, faire la musique, puis ils nous ont fait le plus grand cadeau. Mais si on parle de notre parcours musical, les trois, on n’a pas de formation classique, on a juste apprécié de manière organique en écoutant de la musique.
Et comment vous vous êtes rencontrés ?
Pierre-Luc : À l’école, pas dans les cours de musique. Puis les deux étaient plus vieux que moi. Moi, j’étais tout petit. Ils m’ont dit « écoute du Black Sabbath, écoute du Blue Cheer.«
Sébastien : Ah, Blue Cheer, c’était vraiment important, l’album Vincebus Eruptum. Le père de Tristan nous avait montré Hendrix, Funkadelic, Fela Kuti, James Brown. Il nous montrait le rock, la musique funk.
Puis je me rappelle, je cherchais un son similaire, mais un peu plus obscur, un peu plus saturé. Puis Blue Cheer donnait ça. Je me rappelle donner un CD à Pierre-Luc, j’avais 16 ans et lui 12-13 ans. J’étais comme : « écoute ça, si t’aimes la musique. »
C’est vraiment né autour de la musique. Puis le père à Tristan, c’est vraiment le canalisateur.
Pierre-Luc : Nanou, c’est une personne qui est extrêmement passionnée. C’est quelqu’un qui vit ses amours. Quand il y a une toune qui joue, quand il y a quelque chose qui se passe, il est très réactif. Tu connais le fond de sa pensée sur la chose.
Vous venez de « petites villes ». Est-ce qu’elles ont façonné votre musique ?
Pierre-Luc : Absolument, parce qu’on n’avait pas le choix de prendre la voiture puis nécessairement de voyager ensemble une fois de temps en temps. Fait qu’écouter de la musique puis se promener la fin de semaine dans des rangs, à blaster de la musique puis à aller sur le bord de l’eau.
Tristan : Mais toi, ton univers narratif est quand même…
Pierre-Luc : Oui. …inspiré de Pointe-Calumet. C’est une petite municipalité qui a été bâtie sur des marécages. Mais c’est tout petit.
Petit comment ?
PL : 4,5 kilomètres de long par 1km de large (rires)
Il y a combien d’habitants ?
Sébastien (rires) : Je ne savais pas que tu le savais.
Pierre-Luc : Ça, j’ai perdu le compte. Il y a quand même beaucoup de monde.
Avant, c’étaient des plages : des vacanciers venaient mais il y avait plus d’espace. Ça s’est pas mal construit dans les dernières décennies. Je pense qu’on ait dans les 5 à 10 000 (ndlr : 7000 habitants).
Sébastien : Ce sont des petits villages.
Donc, ça vous a influencé ?
Pierre-Luc : 100 % Ça a été vraiment important pour moi. Je suis Calumet-Pointois de 4e génération. Ma famille, elle a toujours habité là. Les histoires, les gens… J’ai une nostalgie d’un temps où je n’ai pas habité là, parce que c’était vraiment l’espèce de gold rush. C’était une région qui était vraiment prisée par les touristes durant les années 50 à 70. Puis après, tout a fermé. Il ne reste plus rien. Ça fait que j’ai une nostalgie d’un temps que je n’ai pas réellement connu. J’ai connu la fin de tout ça.
Et j’ai lu que Pierre-Luc, tu faisais du vin. Et Sébastien, tu fais de la bière et du sirop d’érable.
(rires) Pierre-Luc : Oui, c’est vrai
Tristan : Moi, je fais des chandails.
Est-ce que c’est important pour vous de ne pas tout centrer sur la musique et d’avoir d’autres passions ?
Sébastien : Absolument. C’est vital. Il y a trop de groupes que je rencontre qui deviennent un peu ensorcelés, un peu étourdis… Il y a comme un pattern qui peut devenir malsain. Il n’y a rien de mal à se lever à 11 h du matin parce que tu as fait un show hier et que ça s’est terminé à 3-4 h. Non, ce n’est pas ça. C’est correct.
C’est plus l’aspect où est-ce que ça devient… Ta passion devient presque comme ton obligation. Ça fait du bien de pouvoir partager cet art-là, que t’aimes beaucoup, qui est comme cathartique à chaque fois, tu sais, parce que ça fait tellement du bien. Puis d’avoir un exutoire professionnel ou artisanal qui vient complémenter l’aspect artistique, tu sais. Nous, oui, on aimerait ça faire beaucoup plus de Population II, mettons.
La différence, c’est que quand on entre les périodes où on ne fait pas de tournées ou quoi que ce soit, on continuerait à faire d’autres choses. Faire du fromage, du vin, de la bière, du sirop d’érable, des chandails, de la peinture. Pierre-Luc fait des belles peintures, des belles toiles.
Ah oui ? Tu ne t’en sers pas pour le groupe ?
Pierre-Luc : Non. J’en fais plus depuis un bout. Ça a été un gros passe-temps. Puis Hugo Jeanson, il est juste incroyable. C’est important, tu sais, comme Sébastien a dit, ces exutoires-là. Apprendre différentes disciplines, ça t’apporte d’avoir des choses de manière différente aussi. De travailler de la matière ou… Différents intérêts. L’apprentissage de la vie, comme les langues, ça t’apprend à penser différemment.

Maintenant Jamais, est votre 3e album. Il est sorti en mars dernier. Vous enchaînez les morceaux avec des titres absolument improbables, comme Macavélique Rock et Le thé est prêt. Les paroles flirtent avec l’absurde. Est-ce que c’est la signature Population II ?
Pierre-Luc : Il y a peut-être un rapport absurde avec le réel. On est très certainement inspirés de la scène de Canterbury qui ramène toujours des éléments tellement proches du réel, de la vie de tous les jours, sur une musique qu’on peut peut-être définir de prog.
Sébastien : Complexe, mettons.
Pierre-Luc : De complexe. Ouais. Puis là, tu te dis, mais… C’est quoi le rapport entre les deux ? C’est peut-être ça qui fait le côté absurde de la chose. C’est qu’en entendant cette musique-là, tu ne penses pas que je vais parler de ça nécessairement (rires).
En tout cas, moi, c’est le rapport que j’aime entretenir, parce qu’on fait un rock qui est intense, peut-être dans un sens introspectif. On pourrait penser qu’on veut jouer dans le cerveau des gens, ou je ne sais pas quoi, mais en fait… Moi, j’aime bien dire que c’est de la chanson québécoise encore une fois, que j’essaie de chanter comme une chanteuse motown des années 60 (rires) : la scène soul, la pop comme Les Supremes.
Sébastien : Marvin Gaye – i heard it through the grapevine.
Est-ce que vous pouvez me parler de votre processus créatif ? Est-ce que ça part de session jam ? Est-ce que vous vous composez ensemble ?
Tristan : Oui, les trois, on est toujours présents. C’est ça qui est important. Comme souvent, Sébastien va amener une ligne de basse, puis on va juste improviser par-dessus pendant super longtemps. Puis l’important, c’est de toujours enregistrer. Pour une improvisation de plusieurs heures, parfois on va juste prendre 10 secondes, qui sont vraiment bonnes, puis on va répéter ce truc-là, puis y greffer d’autres trucs pour finalement faire une chanson de trois minutes. En général, les paroles viennent après la musique.
Pierre-Luc : Ce n’est pas moi qui arrive avec une structure de chanson. On fait tout le temps, comme le schéma, le squelette de la chanson. Puis après ça, moi, j’ajoute des paroles sur ces temps-là.
Est-ce que là, il y a un nouvel album qui va sortir ?
Pierre-Luc : Un micro-album?
Du coup, je vais en savoir plus. Dites-moi tout.
Pierre-Luc : Il faut qu’on commence par le terminer. On aimerait essayer de le sortir au printemps.
Donc tourner aussi ?
Pierre-Luc : On aimerait venir en Europe, si c’est le fun.
Sébastien : Nous autres, on s’en va aux États-Unis avec Frankie and the Witch Fingers pour un mois, puis on va au Mexique. On a aussi une tournée de prévue sur la côte ouest, aux États-Unis. Je vais aussi essayer d’aller voir ma copine. Je vais faire du temps avec le chat et ma blonde. Ça serait le fun que pour le printemps, on puisse aller retourner en Europe, c’est sûr. Ce groupe-là, il a besoin d’aller jouer. On a YOOII avec Nolan Potter. On fait tellement de projets et de trucs. On se tient tout le temps comme occupés…
Tristan : Oui, on a beaucoup d’autres projets. La seule affaire que je peux dire sur le prochain micro-album, c’est qu’on a laissé par erreur les guitares dans le van pendant qu’on était en studio. On les a oubliées. On les a oubliées un peu.
Qu’est-ce que vous avez fait ?
Tristan : On a pris d’autres instruments.
Sébastien : On s’est donné une contrainte. On s’est dit, pourquoi qu’on ne fait pas un effet juste avec nos claviers ? Parce que sur Maintenant Jamais, il y a beaucoup de moments où c’est avec les claviers. De faire ça à Tristan, mon « key bass », K-E-E-B-A-S-S pour les nerds, s’il vous plaît, les geeks allez fouiller.
Pierre-Luc est arrivé avec ces espèces de samples de claviers vraiment obscurs. Il y a un orgue à vent qui a été samplé. Ça sonne comme des affaires de Terry Riley. C’est vraiment cool. On est des gros fans de ça. On s’est donné des contraintes et les chansons en sont découlées d’elles même. C’est comme un aspect créatif que ça a vraiment fait du bien.
J’ai hâte d’entendre ça.
Sébastien : Imagine les premiers albums de Kraftwerk, qu’ils ont rencontré les Screamers, et qu’ils ont dit « Hey, ça serait le fun d’avoir un son un peu Shuggie Otis. » Pis Lucien Francoeur qui est auteur et qui chante.
Maintenant, ça va être le principe à chaque sortie de vous mettre des contraintes ?
Pierre-Luc : C’est comme ça que tu travailles.
Sébastien : Ça t’oblige à être créatif.
Pierre-Luc : Comment qu’on réagit face au son de l’autre.
Sébastien : Là, on improvisait avec nos claviers, pis on arrivait avec les chansons très rapidement. On a acheté un petit Roland Drum Machine. Pis Tristan et Pierre-Luc, je m’en rappelle, je rentre au local, pis les gars avaient trouvé un setting qui s’appelait le cha-cha, pis ils avaient mis un BPM qui était un petit peu plus vite. Allegro. C’est ça le setting. Ils ont mis un fuzz, un fuzz face. Pis les harmoniques qui en sortaient ont créé une note, pis on s’est « tune » à la note. Fait qu’on a composé autour de la note que le Drum Machine faisait. Ouais. Pis on a écrit une « toune ».
Tristan : Mais je pense que les contraintes, c’est bon pour créer quelque chose de nouveau qu’on ne serait pas habitué de faire. Comme AC/DC, c’est très bon. C’est comme un très bon groupe live. Pis ils ont compris la formule, pis ils ont fait le même album pendant 40 ans. Mais je pense qu’on n’est pas ce groupe-là.
Sébastien : C’est ça. On a la même intention (rires)
Tristan : Mais je pense qu’à chaque album, on ne veut pas que ça soit une affaire où on trouverait ça ennuyant.
De surprendre l’auditoire aussi. Et de vous, de pas vous ennuyer.
Tristan : J’ai de la misère à penser à l’auditoire. Parfois, on pose des trucs, mais s’ils sont là, ils sont là. S’ils ne sont pas là, ils ne sont pas là.
Pierre-Luc : On veut que quand ça marche, notre sentiment vient tout d’abord de nous. On va faire ce qu’on aime, pis notre réaction face à cette musique-là, on l’essaie, pis on sculpte autour du feeling. Est-ce qu’il est bon ou pas bon? Fait qu’on avance à travers ça, pis notre feeling, nos surprises, quand on le joue pour la première fois, sont les mêmes surprises que l’auditoire.


Crédit photo : Marine Berger
Est-ce qu’on pourrait parler un peu de YOOII ?
Tristan : YOOII... Population II et Yoo Doo Right sont amis depuis 2018. Il y a comme quelques fois qu’on s’est croisés, pis qu’on était à Austin, au Texas, pour le festival South by Southwest. Pis, en général, on se mettait avec eux autres pour louer une maison pour que ça nous coûte moins cher. Donc, on a passé beaucoup de temps.
Pis, le truc, c’est que la dernière fois qu’on est allés, cet hiver, on a rencontré un de nos amis, qui est… Austinois. Nolan Potter nous a proposé de juste visiter son studio. Pis, finalement, on l’a visité avec nos instruments. Pis, on a improvisé de la musique pendant 4 heures de temps. Pis, de tout ça, on a réussi à faire un album d’une heure. Il n’y avait rien de prévu. On avait comme 2 thèmes musicaux largement écrits. Le reste, c’était seulement de l’improvisation. Finalement, on a trouvé ça vachement bon. C’était comme les planètes qui s’alignaient. C’est le projet qui a été le plus facile à faire, je crois.
Est-ce qu’il y a quand même une volonté de tourner avec ?
Tristan : Je crois que le mot qui se rattache à ce projet-là, c’est juste organique. Je crois que si on a des bonnes propositions et qu’on est tous d’accord… Mais je pense qu’on ne va rien pousser. Il faut respecter ce collectif-là qui s’est créé, puis on va y aller avec le flow. Je pense que la journée où il va y avoir un contrat dans cette équation-là, on va tous avoir un mauvais feeling (rires)
Sébastien : Ce groupe-là, c’est vraiment une thérapie, comme je te le disais tantôt, Marine. Yoo Doo Right, en ce moment, se retrouve à reformer le line-up du band, parce qu’il y a eu des changements dans le groupe. Nolan Potter a arrêté le Nightmare Band. Nous, on était dans une quête artistique.
Littéralement, Yoo II avec Nolan Potter, c’est comme si on allait faire du vin, une batch de chandail spéciale que Tristan va faire. Pour lui, c’est pour de vrai un projet artisanal, organique, qu’on ne veut pas salir, surconsommé, surutilisé. On est entre amis, et tu l’as vu au spectacle, la génératrice lâchait, et on aurait pu être des merdes. Tous les membres, on se regardait avec des sourires, avec de l’amour, de l’appréciation de chacun. Ça arrive rarement dans des groupes.
Tristan : Je pense que c’est pour ça que c’est une thérapie. On avait tous besoin de ça. Je pense que si on essaie de prendre ce projet-là, faire de quoi de plus tangible, avoir des obligations et se dire que l’année prochaine, il faut qu’il y ait ce festival-là, ce festival-là, la tournée, on va perdre ce sentiment-là. C’est peut-être un peu dommage pour les fans parce que c’est vraiment éphémère mais..

Crédit photo : Marine Berger
Mais c’est encore mieux. C’est un projet unique et précieux.
Pierre-Luc : C’est l’énergie de la chose. On se retrouve tous. On est tous des amis. Ça fait longtemps qu’on se dit qu’il faudrait bien qu’on essaie de jouer de la musique ensemble. Le fait qu’il n’y ait aucune pression, c’est littéralement comme si on était dans le sous-sol à jammer ensemble. On fait la même chose à la maison.
C’est juste que là, on est sur une stage, on se regarde et on essaie de se donner des coudes, de trouver où on s’en va ensemble. C’est la même chose. C’est tout ce qu’il faut.
Qu’est-ce que vous pensez du circuit musical actuel de l’industrie ? Il faut se montrer, toujours produire, toujours être présent pour tourner, etc. Je ne sais pas comment c’est ici, mais nous on a beaucoup de difficultés à avoir des subventions. Les salles de concert ferment. C’est très précaire.
Pierre-Luc : Même affaire ici. Dans les 10-15 dernières années, ça a recréé un nouveau modèle qui était justement basé sur beaucoup de sorties, de tournées. Il faut toujours qu’il y ait un produit présenté pour que la balle de neige déboule la montagne et qu’elle devienne plus grosse.
Je pense que là, même avec le streaming qui s’en vient comme un couteau à double tranchant, il va y avoir un nouveau modèle musical. Je pense que chacun des artistes doit seulement s’écouter et créer son propre parcours selon ce qu’ils/elles aiment. Nous, on est un groupe qui aime faire des spectacles. On est meilleur en spectacle qu’en album. Donc on va faire ça, mais il y a certains artistes qui brillent vraiment plus sur album, mais qui détestent faire des shows. C’est correct.
Tout est possible.
Tristan : Oui. Je crois que c’est tellement dur de suivre une formule. Je pense que c’est bien de distorsionner la formule un peu.
C’est joliment dit.
Pierre-Luc : La manière dont on a fonctionné, nous, ça a tout le temps été de jouer de la musique entre nous, de s’arranger pour avoir les bébelles (ndlr : jouet), le gear, les instruments, tout ce qu’on avait besoin pour le faire nous-mêmes. Après ça, on est allés travailler avec des gens pour enregistrer parce qu’il y a des gens qui sont bons pour ça.
C’est un peu DIY dans un sens. Nous, on fait de la musique. On en fait, on en fait, on en fait. J’ai l’impression qu’on va un petit peu plus vite que la plupart des artistes sur les gros labels en ce moment, du moins au Québec, où il y a un cycle de tournées, il y a un cycle d’albums, il y a un cycle de création, tandis que nous, les trois ici, on a des jobs à 40 heures semaine.
À côté, vous avez un travail…
Pierre-Luc : Oui, on travaille 40 heures durant la semaine. On se prend le samedi au complet pour jouer de la musique. Ça, c’est quand on n’est pas partis pour faire des shows. À la fin de la semaine, on a pratiqué, on a travaillé, on fait des shows et constamment, on a ces idées-là qui continuent à rouler. C’est quand on n’a pas de show que le samedi, on n’est pas obligé de pratiquer pour un spectacle. Là, on va écrire une chanson. On n’a pas plus de temps que ça.
Comment avez-vous géré l’équilibre 40 heures par semaine ?
Tristan : Café.
Pierre-Luc : On commence à arriver à la fin de l’élastique. On aimerait ça goûter le goût des subventions.
Si vous pouviez, vous seriez artiste à temps plein ou vous tenez quand même aussi à avoir ce côté…
Tristan : Je pense qu’on aimerait peut-être que ça soit un petit peu plus facile, mais en même temps, je crois qu’on apprécie tous le fait qu’on a d’autres choses à côté.
Pierre-Luc : Là, ça va bien, on a de l’aide, ça se passe bien, mais des fois, ce n’est pas trop évident.
Tristan : Dans le fond, on aime les contraintes, mais on n’aime pas les obligations (rires)
Sébastien : C’est vrai, c’est vraiment ça. Ce n’est pas tous les groupes au Québec qui décident d’acheter leur propre véhicule de tournée, qui décident de payer par eux-mêmes leur album, qui décident puis après, avec le label ou le producteur avec qui tu travailles, tu as des arrangements. Ce qui est cool, nous autres, c’est qu’on a cette mentalité-là très DIY, très punk. Par contre, de la manière qu’on travaille et de la manière qu’on peut accéder, je te dirais, à une ouverture d’esprit, on n’est pas juste self-centered.
On n’est pas juste nous-mêmes concentrés sur « Hey, il faut qu’on fasse tout nous-mêmes de A à Z. » Il y a toujours un débordement de « Hey, on ne peut pas tout à fait faire ça. » On s’arrange entre… Puis Marilyne, comme manager, c’est incroyable. C’est comme la manager parfaite pour nous autres.
Comment écris-tu les paroles Pierre-Luc ? D’où te vient ton inspiration ?
Pierre-Luc : Mettons, en ce moment, sur les chansons qu’on est en train de travailler, ça a pris beaucoup de temps parce que je ne voulais pas sortir des sentiers, des manières que je travaillais, ou des thèmes que j’abordais, du moins, de la manière que je pense, que je conçois les choses, mais je voulais essayer d’aller ailleurs un petit peu avec ça, et peut-être de gratter certains éléments de ce qu’on avait déjà fait, de les peaufiner.
C’est tout le temps ça, c’est de prendre ce que tu as déjà et de regarder à la loupe plus précisément. J’ai lu Jacques Ferron, les histoires de Pointe-Calumet et j’ai pensé à de la musique, à Dr. John, d’essayer d’exprimer un ressenti… comment dire, c’est pas clair (rires)
On est dimanche, donc je comprends !
Pierre-Luc : C’est parce que j’ai de la misère à me le définir moi-même, de la manière que je travaille. À chaque jour, je me dis « de telle chanson, je vais parler de ça, de telle chanson, je vais parler de ça, de telle chanson, je vais parler de ça ». J’ai mes notes et j’ajoute des phrases à chaque jour. Je me ramasse avec un document avec plein de phrases. Je sais que ce n’est pas ça que je vais chanter, mais ce sont des intentions dans les phrases. Il y a des mots, je peux les surligner. À la fin, je me dis « j’ai un vers, j’ai un chorus, j’ai un vers, j’ai un chorus, j’ai un outro. » Qu’est-ce que je veux dire dans le premier? Qu’est-ce que je veux dire dans le deuxième? Comment ils vont être reliés ensemble dans les thèmes? Comment ça doit fusionner ensemble? Et après ça, quand tu les mets sur le tableau, tout ensemble, c’est quoi le lien entre toutes ces chansons-là? Et il y a des trucs qui vont revenir.
C’est de l’assemblage.
Pierre-Luc : Oui, beaucoup d’assemblage. Je fais des assemblages, mais je veux faire des mono-cépages aussi. Il faut que je regarde les paroles avec les gars, mais comment on peut faire une toune qui sonne comme les Screamers, puis comme Cluster, tout en parlant de Pointe-Calumet.
Je pense que quand on crée aussi, nous, avec les sons, puis qu’on mélange, comme tu disais tantôt, de fusionner des styles… Ça s’est jamais fait non plus en québécois, puis ça rend le truc d’autant plus intéressant pour moi et sûrement exotique pour les autres d’ailleurs.
C’est pas faire de l’assemblage pour faire de l’assemblage puis que ça ait pas de sens. En tout cas, pour moi, dans mon cœur, je trouve que c’est complètement valide de le faire comme ça. Ça m’intéresse pas de parler de créatures de d’autres mondes puis d’extraterrestres. Puis ça ne me tente pas d’être clairement dans un…
Tristan : Un créneau de science-fiction.
Pierre-Luc : Ouais, tu sais, mettons, c’est souvent ça qu’on va associer à notre musique. C’est pas ça qui m’intéresse, moi.
Tristan : Ou de divinité hindouisme ou de religion en tant que telle.
Pierre-Luc : Je pense qu’on est aussi grands que ces idées-là dans le monde de tous les temps. Tous les jours. Puis c’est pour ça que j’aborde la langue avec une manière qui est peut-être un peu… populaire. J’aime ça mettre les mots de la langue québécoise. Du langage populaire. Encore une fois, c’est une surprise de la retrouver dans cette musique-là.
Sébastien : Quand on a commencé à jouer, j’écoutais Pierre-Luc puis… Moi, je lisais les textes de Gilles Vigneault quand j’étais plus jeune, parce que mon père, ma mère me parlaient de ça. Je me suis intéressé à ça.
Je me suis toujours dit, pourquoi il n’y a pas une musique… Imagine : AMON DÜÜL II, un groupe allemand incroyable avec un chanteur québécois puis avec des paroles qui semblent être faites par Robert Wyatt ou par Richard Sinclair de Caravan. Puis des groupes punks comme les Ramones qui vont chanter jusqu’à… On est sur le coin à New York, il y a des seringues partout avec la main. Puis Pierre-Luc est capable de le faire, ça.
Pierre-Luc : Je pense que ce qui me touche réellement, moi, c’est quand quelqu’un chante quelque chose puis tu sais que c’est réellement ça qu’il vit pour de vrai, c’est que tu vas associer cette personne-là en dehors de la scène. Moi, je peux écrire sur ça. Il n’y a pas beaucoup d’autres gens qui peuvent le faire. Moi, j’écris sur qu’est-ce que je vois, qu’est-ce que tu vis. Bien, c’est ça. Puis c’est ça que je vis. Je m’intéresse beaucoup à la condition québécoise puis… à la langue. Puis à comment on peut jouer avec comment elle est malléable. C’est très intéressant pour moi. C’est ma hantise.
C’est quoi cette histoire de trolls? Il y avait des trolls à la piscine. Il y en avait aussi sur la grande scène.
Tristan : Ils ont apparu un jour. Puis ils ne sont jamais partis. Ce n’est pas une blague. Il y en avait un dans notre studio. Puis on a commencé une collection. Puis ils sont toujours là. (rires)
Pierre-Luc : On a acheté des collections à des gars dans Saint-Léonard.
Est-ce que vous acceptez les dons de trolls ?
Pierre-Luc : J’aimerais qu’il y en ait plus. Parce que là, notre stock commence à être un peu bas puis on en a perdu certains.
Sébastien : moi, j’ai décidé de ne pas l’amener en fin de semaine parce que j’avais peur de les perdre. Parce que je perds tout le temps des affaires. C’est ça, l’affaire du part et du gain. Mais c’est tout le même pour moi, ça.
Et vous en avez combien des trolls, là?
Pierre-Luc : Entre 3… 80 trolls. Plus autour de 80 trolls.
Et vous les stockez où ?
Pierre-Luc : Chez nous, au studio, à la maison, dans la voiture.
Vous avez votre troll attitré ?
Pierre-Luc : On se fait des pics. Quand on a un tas, on a un choix de repêchage. On tire à la courte paille, puis après ça, on les choisit.
Tristan : J’ai un troll bleu avec des bouchons pour les oreilles. Puis c’est le premier que moi, j’ai eu. Puis je pense que la journée que je vais le perdre celle-là… Je pense qu’ensuite, il n’y aura plus jamais de trolls. Donc lui, je dois le garder. Je ne dois pas le perdre. Il y a déjà quelqu’un qui l’a pris dans ses mains. Puis je me disais que c’était la fin d’un chapitre, mais il m’a été retourné.

Si vous deviez choisir un livre, une série, un album, une photo, une peinture, ce que vous voulez, qui vous définit, qui vous représente, ou en tout cas que vous avez souvent en tête, qu’est-ce que ça serait ? En tout cas, ce n’est pas forcément quelque chose de qualitatif. C’est comme une madeleine de Proust.
Sébastien : Je viens beaucoup de la musique punk, métal et de la musique un peu plus rapide, frénétique. Puis un groupe qui a vraiment lié mon amour du rock et du punk, avec l’aspect psyché et progressif c’est Simply Saucer, avec l’album Cybord Revisited. C’est ce que j’aime dans le même bol. Ça a vraiment défini mon amour pour la musique que j’ai toujours aimée : punk, lo-fi, garage. Velvet Underground. Avec la fusion des groupes comme Hawkwind, Soft Machine, MC5. J’écoute ça, puis à chaque fois, je n’en reviens pas à quel point c’est tout ce que j’aime dans un band, tu sais. Dans un album aussi. Le Cyborg Revisited, c’est comme une collection. Puis c’est canadien. Pour vrai, moi, c’est mon groupe canadien préféré.
Comme Neil Young avec Crazy Horse. Le Crazy Horse, c’est tellement bon. Sauf que cet album-là, à chaque fois que je le réécoute, il y a une source inépuisable d’inspiration. Tous mes trucs préférés sont là-dedans. Il y a des moments en jazz, free jazz. Il y a des moments en songwriting à la Lou Reed. Il y a des moments que c’est purement genre une excuse juste pour avoir des feedbacks à la Mike Ratledge de Soft Machine. Puis il y a des moments super mélodieux, chansons françaises. Bref, c’est tellement une source inépuisable d’inspiration.
Tristan : Hum… C’est une représentation d’une énergie… D’une énergie forte. Qui est peut-être un peu sensuelle. Une boîte de capsules de maca.
De capsules de quoi?
Tristan : De maca. La racine. Je pense que ça nous unit quand même dernièrement. Dans les dernières années, ouais. Fait que tu iras te cultiver sur le maca.
Pierre-Luc : J’aurais bien de la misère à m’arrêter à quelque chose… Je ne vis pas beaucoup d’élan passionnel dirigé vers une seule et même chose. Je trouve que la beauté, elle se reflète un petit peu partout. Tu sais, quand on regarde une œuvre, c’est pas juste l’œuvre. C’est le contexte historique de l’endroit politique géographique. C’est rare que je devienne comme geek puis fou à propos d’une chose. C’est plus l’existence.
C’est plus attaché à l’histoire, en fait, de manière générale, toi?
Pierre-Luc : Ouais.
Sébastien : Comme le bar chez Alain.
Tristan : Résultat de centaines d’années de civilisation.
Pierre-Luc : C’est beau quand même. T-O-U-T-T. Raôul Duguay. J’aurais aimé ça te donner une réponse pour de vrai. Parce que, après ça, on peut… La liste serait infinie des trucs qui sont incroyables. Pierre Overnoy, tu sais.
Tristan : Mais toi, t’aimes quand même bien les Madeleines, là. Je me souviens qu’on habitait ensemble des fois, t’en achetais.
Pierre-Luc : Moi, j’aime les Madeleines, mais elles sont pas super… C’est pas les meilleures, tu sais. Mais je les clenche, je m’en clenche quand même. C’est des petits plaisirs de la vie, c’est des grands plaisirs de la vie. C’est la bonne nourriture, le bon vin, avec des amis. Ça, c’est touchant.
C’est bon pour moi. Est-ce que vous voulez rajouter quelque chose ?
Pierre-Luc : Vive le Québec libre.

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