Honesty : « On passe énormément de temps à travailler les textures »

L’an dernier, j’ai profité du festival Foul Weather au Havre pour interviewer Honesty. Le quatuor originaire de Leeds sortait quelques mois auparavant son nouvel abum, U R HERE. J’ai tout de suite été intriguée par ce groupe, par son aisance à passer d’un genre à l’autre et ainsi brouiller sans cesse les pistes, par sa capacité à s’entourer de multiples collaborateurs et par l’aspect visuel de ses concerts. Honesty est un des nombreux ovnis du paysage musical actuel.

Votre album U R HERE est sorti en début d’année 2025, après trois ans d’exploration en studio. Comment est-ce que vous composez ? Est-ce que vous avez un modus operandi ?

Josh : On n’a pas vraiment de méthode fixe pour composer, ça dépend du morceau. Parfois, George et moi, on arrive au studio et Matt a une idée sur laquelle il a bossé le matin même, ou alors George a une ébauche qu’il a faite chez lui, qu’on développe ensuite tous ensemble. Parfois, c’est moi qui arrive avec une idée, et on la retravaille à plusieurs. Et puis de temps en temps, on est tous bien en phase, tout s’aligne, et on se met juste à jammer quelque chose en studio. En général, ça part d’une idée très simple, mais avec un super son. On se dit : “Ah, ce son est génial”, ou “ce beat est cool”, et on construit tout autour à partir de là.

Votre musique est difficile à définir. Pourtant on vit dans une société qui a besoin de ranger dans des cases. Alors, est-ce que ce n’est pas un peu vous tirer une balle dans le pied, de fuir la norme ?

George : Le problème avec les plateformes de streaming, c’est que si tu ne rentres pas dans une case bien définie, c’est plus dur pour te faire connaître. Mais j’aime bien, parce que ça veut dire qu’on est au cœur de quelque chose de plus complexe, qu’on est un peu moins accessible. Si tu veux vraiment écouter notre musique, tu dois aller la chercher, on ne va pas te la servir sur un plateau.

Josh : Les gens devraient être un peu mis au défi aussi. Je n’aime pas cette idée que tout soit rangé bien sagement dans des genres, et que les gens disent : “Ok, je vais écouter ce genre-là maintenant.” Il faut aussi être confrontés à des choses plus difficiles à classer.

(intervention de Céline, mon binôme photographe) : Au début de Spotify, j’avais l’habitude de chercher des sons par moi-même. Ce n’était pas dicté par un algorithme. Tu étais tellement fier de faire une vraie découverte, pas juste d’écouter ce qu’on te propose…

Josh : Et c’est ça qui est génial : quand tu découvres un groupe et que tu te dis “j’ai jamais entendu un truc pareil”, et que tu ne sais même pas comment le décrire. Contrairement à une recommandation Spotify qui te propose juste un groupe qui ressemble à un autre groupe que tu connais déjà. Ce sont toujours les mêmes trucs, donc ce n’est pas personnel.

Vous êtes quatre membres principaux, mais vous avez aussi joué avec d’autres musiciens. Comment voyez-vous la musique et l’art en général ?

George : Moi, je viens plutôt du monde de l’art visuel. J’ai toujours trouvé que les groupes que j’écoutais avaient une forte identité visuelle, et je trouve ça très important. C’était quelque chose que je voulais intégrer dès le début dans ce projet. L’énergie visuelle est aussi importante que l’énergie musicale. Tu verras sur scène : on passe beaucoup de temps à faire en sorte que les visuels collent à la musique. On essaie de créer une expérience complète, pas juste sonore.

Josh : La collaboration est super importante pour nous. Il y a plein de fois où on pense avoir terminé un morceau, puis on l’envoie à quelqu’un, par exemple à Kosi Tides, qui pose un vocal, ou à quelqu’un d’autre, et ce qu’on reçoit en retour élève complètement la chanson, l’emmène ailleurs. Et on se dit “waouh, c’est ça, la puissance de la collaboration”. On a commencé comme ça, d’ailleurs. Avant, on jouait tous dans des groupes plus classiques, traditionnels. Et là, on peut faire un morceau R&B un jour, du post-punk le lendemain, puis un morceau classique. On n’est pas enfermés. Et ça, c’est hyper libérateur.

Crédit photo : Cédric Oberlin

Dans votre musique, il y a quelque chose de spectral. On a envie d’écouter au casque, dans sa bulle. C’est mon ressenti. Du coup, je n’arrive pas à vous imaginer sur scène. Comment vous concevez vos concerts ?

George : C’est là que le visuel prend tout son sens. Ça rend tout plus immersif, presque choquant parfois. Pour certaines personnes, c’est trop ; d’autres sont complètement happées. Et c’est ce qu’on aime. J’ai vu tellement de concerts qui se ressemblent tous. On essaie juste de faire un truc un peu différent. On n’est pas un groupe de rock qui saute partout sur scène. Ce n’est pas notre style.

Josh : Kosi, tu pourrais faire le moonwalk, toi ! (rires) Blague à part, on passe énormément de temps à travailler les textures, les détails. D’où cette sensation de musique pour casque. En live, tu ne peux pas retrouver ça exactement, parce que le son est différent dans une salle. Du coup, les visuels deviennent essentiels, ils captent l’attention d’une autre manière. Ce n’est pas un “bon show” dans le sens traditionnel, avec des mecs qui bougent partout. C’est plus intime, plus musical. Et c’est là que les visuels permettent de retranscrire ça.

Kosi : Moi, je suis un collaborateur régulier, donc je vois ça des deux côtés. Quand tu es dans le public, tu te sens embarqué dans un voyage musical. Les morceaux s’enchaînent, créent une atmosphère. Et comme les musiciens sont souvent en ombre chinoise derrière les visuels, tu ne les vois pas vraiment, mais tu sens leur présence. C’est un peu comme une pièce de théâtre, mais avec une super musique en direct.

Vous êtes influencés par la musique ambient, My Bloody Valentine, Björk… Comment ces influences se traduisent-elles dans votre musique ?

George : Ce qui nous influence, c’est surtout la dimension sonore de ces artistes, pas tellement leur style ou leur structure. On ne se dit jamais “tiens, faisons une chanson à la My Bloody Valentine”. Ce sont plus des éléments sonores qui nous inspirent.

Josh : Parfois, on se dit : “Ce morceau aurait besoin d’une guitare à la My Bloody Valentine” ou “Là, il faudrait un vocal à la Björk”. Mais ce n’est jamais dans l’idée de recréer quelque chose. Ce sont des références, des textures. Et Imi, notre chanteuse, n’est pas là aujourd’hui. Elle a accouché il y a quelques mois, donc elle est en pause. Elle est un peu notre “Björk”, mais là, elle a d’autres priorités.

Crédit photo : Cédric Oberlin

Votre groupe est né à Leeds. Est-ce que votre ville est une source d’inspiration ?

Josh : Je ne sais pas si Leeds nous inspire directement, mais c’est une ville qui est un vrai mélange de genres. Il n’y a pas vraiment une “scène Leeds” comme on pourrait parler de Manchester, par exemple. C’est un patchwork musical. Et on s’inscrit naturellement là-dedans, sans vraiment suivre une tendance locale.

George : Leeds a toujours été un peu bizarre musicalement. Ce n’est pas un endroit qu’on associe à un son particulier. C’est très divers, très éclectique. On n’est pas “inspirés” par la ville en tant que telle, mais on fait partie de cette ambiance, de cette diversité.

Dernière question. Si vous deviez choisir une œuvre d’art qui vous définit, ou à laquelle vous revenez toujours, ce serait quoi ?

Kosi : Pour moi, ce serait l’album In Search Of… de N.E.R.D. et le film Pulp Fiction. Pulp Fiction, c’est juste incroyable. Il n’y a rien de forcé. C’est au spectateur de reconstruire le film, de faire les liens. À chaque visionnage, tu remarques quelque chose de nouveau. Et In Search Of…, c’est brut, c’est un vrai groupe de rock, ça m’a marqué.

Josh : Moi aussi j’en ai deux. Côté musique, Hounds of Love de Kate Bush. Côté film ,Eternal Sunshine of the Spotless Mind. Mon film préféré. C’est d’une beauté incroyable, émouvant, et chaque fois que je le revois, je découvre un nouveau détail. Le film ne t’explique pas tout, il te fait confiance. Et Hounds of Love, parce que Kate Bush est, selon moi, la plus grande artiste de tous les temps. À chaque écoute, je me dis : “Putain, elle est géniale.”

Matt : Moi, je dirais Terminator 2. Classique, efficace. Pas besoin d’en dire plus.

George : Moi, je ne sais pas trop quoi choisir… Peut-être quelque chose de très britannique, un peu sombre, comme les peintures de L.S. Lowry. Il avait une valise toujours prête près de sa porte, pour pouvoir dire à n’importe qui qui frappait : “Désolé, je pars là.” Je trouve ça génial. Ce genre d’état d’esprit, j’adore.

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