Les frissons de N NAO

L’an dernier, N Nao, nommée Naomie de Lorimier dévoilait son troisième album, Nouveau Langage : objet gracile et singulier, entre electronica et pop. Il y a quelques semaines, elle nous offrait une nouvelle vidéo, Château d’eau, réalisée à l’aide d’une caméra thermique. C’est doux, c’est hypnotique et c’est à ne pas rater. Sans prétention si ce n’est les frissons, Madeleine de Proust c’est l’occasion de faire un bond dans le passé et raviver les souvenirs, en évoquant des œuvres culturelles qui n’appartiennent qu’à nous.

L’artiste montréalaise N NAO façonne les mots, les idées et les textures au sein d’un album hautement singulier. Nouveau Langage, nouvelles formes : de l’auto-tune à la pop, en passant par la drum’n bass, la musicienne puise dans des références aussi variées que puissantes. Entourée de Charles Marsolais-Ricard (synthétiseur et électroniques), Coralie Gauthier (harpe), Jon Nellen (synthétiseur) et Samuel Gougoux (batterie et percussions) et co-réalisé aux côtés de Jean-Bruno Pinard, Nouveau Langage nous enveloppe dans un univers fantastique autour des thèmes de métaphysique, l’astronomie, l’écologie, l’amour et la survivance. Entre acoustique et électronique, à l’image de N NAO qui ne saurait choisir entre l’eau et le feu.

Nouveau Langage, à travers ses dix titres laisse place à l’exploration des pensées et des fluides.

Un livre/BD qui ne vous quitte jamais ?

L’éloge du risque (2011) par la philosophe et psychanalyste Anne Dufourmantelle. À voir les pages toutes ondulées et annotées, à force de le lire et de le relire dans le bain et partout, cette réponse me semble claire comme de l’eau! C’est un essai lyrique très dense qui me touche dans mon intimité et qui me donne envie d’écrire. Chaque phrase résonne en moi comme l’écho d’une voix dans une cathédrale. Dufourmantelle y aborde les divers lieux où le risque se rencontre: le désir, l’amour, le langage. À notre époque des peurs exacerbées, elle encourage à risquer de vivre… rien de moins! (rires)

Le morceau qui vous rappelle instantanément des bons souvenirs?

Miss de Erika De Casier, la chanson qui ouvre son dernier album Lifetime (2025). Cet album est devenu un incontournable tellement réconfortant et sensuel, un vrai petit nuage rose. Mon amoureux Charles et moi jouons de la musique ensemble et sommes souvent sur la route. On l’a fait découvrir à nos ami·es cet été lorsqu’on était en vacances sur la Côte-Nord à Natashquan, en voiture pendant la nuit, en allant voir les étoiles. Cette musique me permet de vivre ma vie comme un film et d’assumer mon côté romantique, presque delulu, sans me gêner.

Une œuvre d’art étudiée que vous gardez en tête ?

Les Siluetas (1973-1980) de l’artiste américano-cubaine Ana Mendieta, une série d’environ 200 performances documentées par la photographie et le film sur pellicule où elle met en scène l’empreinte de son corps dans la nature. On la voit nue, couchée dans une rivière ou dans l’herbe, se lover dans le paysage. Souvent même, son corps se soustrait au regard et seul le contour de sa silhouette se dessine au sol, utilisant des éléments naturels comme la terre, le feu, le sang et les fleurs. Son approche écoféministe m’inspire beaucoup pour ma musique ainsi que la simplicité radicale de son art. Les notions de rituel et de sorcellerie sont aussi très présentes dans ma pratique au quotidien.

Un film dont vous citez les extraits, les dialogues ?

Le documentaire Cave of Forgotten Dreams (2010) de Werner Herzog. J’en aurais long à dire. Ce documentaire autour de la grotte Chauvet en France et ses peintures qui datent de la période paléolithique a vraiment tout pour me charmer. J’aime l’aspect métaphysique, voire spirituel, qu’Herzog donne à ses documentaires, le ton très onirique rend sensible des sujets à la base scientifiques, ça me parle pour l’écriture de chanson. C’est tellement excitant d’essayer de faire quelque chose de touchant avec des sujets comme l’astronomie, la philosophie ou la spéléologie.

La photo de vous enfant que vous avez toujours près de vous ?

J’ai choisi une photo prise par mon père en Gaspésie à l’été 1998 de ma mamie Lucie et moi ensemble devant la mer. Cette photo m’apaise, on dirait que je peux encore sentir l’odeur saline et entendre le son des vagues. Ma grand-mère et moi avions un lien tout spécial, elle m’encourageait coûte que coûte à poursuivre mon chemin dans les arts. Elle est décédée juste avant la sortie de Nouveau Langage, ce qui donne aujourd’hui un sens encore plus profond au titre. Une forme de transcendance, comme si nous communiquions à travers la musique, ce langage universel de l’amour ❤

L’album que vos parents vous ont fait découvrir et que vous écoutez toujours ?

Vespertine (2001) de Björk. Ma mère avait en CD toute sa discographie des années 90 et début 2000 et elle me biberonnait au son de cette musique lorsque j’étais toute petite. À l’âge adulte, au moment où aimer la musique de ses parents n’est plus gênant, j’ai redécouvert ces disques avec un regard nouveau. J’étais médusée à quel point les sonorités avaient bien vieillies, comme un bon vin avec l’âge! Les arrangements minimalistes mêlant harpes, cloches et échantillons électroniques sont devenus une référence directe pour mon dernier album, notamment pour la pièce d’ouverture Destin.

Si vous deviez résumer votre rapport à la musique avec une œuvre ?

Toute la discographie de Grouper. Il y a quelque chose de hanté dans cette musique qui me rejoint beaucoup. Les loops de voix, le field recording, le côté ambiant, la guitare acoustique, les enregistrements cassettes: ce sont tous des éléments qui se retrouvent dans ma musique, d’autant plus celle que je fais seule. L’ intimité qui se dégage de ses enregistrements me parle beaucoup. Pour donner naissance à Nouveau Langage, je suis allée dans un couvent en solo pour enregistrer des démos sur mon 4-tracks cassette. Quand je les réécoute, l’ambiance m’évoque des sentiments similaires à quand j’écoute Shade (2021) ou A I A: Alien Observer (2011). Je m’intéresse à l’hantologie pour mon prochain disque et  j’ai envie d’assumer encore plus l’aspect fantomatique, l’échantillonnage, la nostalgie et le bruit blanc pour la suite des choses.

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