En octobre dernier, je suis au MaMA, le rendez annuel des pros et passionné.es de musique dont je fais partie. Goodbye Karelle joue dans cette salle que je découvre enfin, Les Trois Baudets. Quelques heures avant, je profite de son passage express en France pour l’interviewer. Son nouvel album n’est pas encore sorti, mais c’est sans importance. J’ai écouté le premier avec attention et obsession. Je suis prête à rencontrer l’artiste venu tout droit du Québec.

Fréquence O : Ton premier album est sorti en septembre 2023 et il s’appelle Hugh Greene & the Lucies Made Me. Je l’ai découvert récemment et je l’ai écouté en boucle. Ton second sort le 16 janvier et il s’appelle Knuckle Breaker Maxxx. Est-ce que tu peux me parler de la création de ce nouvel album ?
Goodbye Karelle : J’avais envie d’aller vers quelque chose de différent. Je pense que mon premier album était très vulnérable. Avec celui-ci, j’avais envie de faire tout le contraire, comme si c’était la partie la plus confiante de moi qui prenait le relai, la part la plus masculine aussi.
Il y a énormément de rap, on joue beaucoup avec ma voix, avec de l’auto-tune. Je dirais qu’il y a plus d’électro dedans. Donc c’est ça, j’avais envie d’aller ailleurs.
Il m’a fallu plusieurs écoutes pour s’accrocher à cet album. C’est un ovni, il n’a rien à voir avec le premier. Il y a de l’auto-tune, de la pop, du rap. Comment se sont passées les différentes rencontres ? Comment se fait le mélange des genres ?
La première chanson de l’album qu’on avait c’était Nice Run Bird que je joue avec le rappeur Peypo. J’étais chez moi et je savais que je voulais faire justement un album qui va un peu partout. Puis j’avais écrit cette chanson-là.
Sur mon premier album, j’avais travaillé avec Jean-Philippe. Mais là je voulais plus de beats, des gros kicks donc j’ai collaboré avec un ami à moi qui s’appelle Zachary Beaudoin. Il a fait la prod de Nice Run Bird. Après ça, pendant des mois j’essayais d’écrire un deuxième couplet mais je n’y arrivais pas. Alors à un moment donné il m’a parlé de son ami qui travaillait avec lui dans un restaurant de burgers. Il m’a dit qu’il rappait et que je devrais peut-être essayer. On lui a envoyé la chanson, il nous a envoyé son couplet et je me suis dis : « ok, c’est là-dedans que je veux aller, c’est dans cette direction ».
Je dirais que ça a été un peu la première idée de l’album. On a continué dans ce sens, avec des moments intenses et parfois non. Tout en gardant quand même l’essence des trucs que j’aime avec ma voix, parce qu’elle est très présente et que ça reste un album de paroles, aussi.
C’est drôle parce que je parlais de mélange des genres tout à l’heure avec des pros. On parlait du fait qu’en France on est encore assez frileux des feats qui ne vont pas dans le sens de ce que l’on fait musicalement.
Je ne voyais pas comment je pouvais faire autrement. Puis c’est ça que je voulais. Balthazar, je l’ai rencontré quand j’ai fait les Inouïs du Printemps de Bourges. C’est un rappeur que j’aime beaucoup. Il a un projet qui s’appelle 135 avec 10 rappeurs dans le band. Je lui ai envoyé Ken Park, il m’a envoyé sa partie et c’était parfait.


Est-ce que tu penses déjà à ton prochain album ?
J’imagine mon prochain album très différent.
Ce sont un peu des objets à part finalement à chaque fois.
Je pense que oui. Après ça reste ma voix. Même si parfois on joue un peu avec, elle reste quand même reconnaissable. Mais j’ai envie de faire un album avec des cordes puis des brass (ndlr : orchestre de cuivres). Un album plus musical, peut-être plus des ballades, quelque chose de plus doux.
J’aime beaucoup la musique et j’en écoute beaucoup : que ce soit du rap, du classique, du crooner, n’importe quoi. Donc je pense que j’ai souvent des idées de chansons qui ne vont pas avec l’album en cours. Je les rapatrie sur le prochain. Dès que j’ai 5 chansons qui peuvent marcher ensemble, je commence à penser à un album et j’écris les autres.
J’allais te demander quelles ont été tes influences musicales pour cet album mais je réalise que tout est sans doute imbriqué.
Il y a de tout. C’est souvent ce qui me touche en fait. Donc je pourrais dire la musique classique parce que j’en écoute puis ça me donne des idées parce que je pense à des choses mais je n’ai pas de classique dans mon album.
J’écoute énormément de rap aussi, autant du rap français que du rap anglo j’écoute vraiment de tout. J’écoute du Leonard Cohen, j’écoute des trucs a cappella j’écoute du rock donc ouais, tout.
A la base, tu viens du cinéma. Tu as fait une pause de deux ans pour te consacrer à la musique. Est-ce que tu peux me parler du lien que tu entretiens avec l’art ? Tu as toujours baigné dedans, est-ce que c’est une manière de transmettre tes émotions ? Et une manière d’appréhender le monde ?
Bah oui, c’est une bonne question. J’ai un père musicien, donc j’ai toujours été dans la musique. Lui il était musicien jazz. Ma mère écoutait énormément de musique aussi.
Mais moi j’avais une fixation, une obsession avec les films. Quand je regardais des films, ça me faisait sentir quelque chose, et j’avais envie d’être cette personne-là qui fait sentir ces choses-là aux gens. En tout cas, quand j’étais enfant, c’était ça. Je suis rentrée dans une agence. J’ai eu envie de faire des films. Je les ai faits. J’ai commencé à 12 ans. J’ai eu une carrière.
Après, mon identité de genre est très fluide, puis à un moment donné dans ma vie, quand je tournais des films et des séries, c’était évidemment toujours des femmes que j’incarnais. Puis c’est devenu très mélangeant pour moi parce que je me posais beaucoup de questions à ce moment-là : savoir si je suis une femme, est-ce que je ne suis pas ça. Donc j’ai dû arrêter pour ma santé mentale, puis pour me recentrer sur moi.
Puis à ce moment-là, j’ai fait mon album. Il y a beaucoup de chansons où je parle de moi au masculin. Je pense que c’est ma façon de passer mon message. Puis c’est encore en chantier. Ce trouble d’identité de genre, je pense que ça va toujours l’être. Avec ma musique, j’arrive à être 100 % moi-même. Ça m’aide.

Crédit photo : Marine Berger
C’est beau. Tes deux albums sont très linéaires et ont chacun une introduction. C’est important pour toi de marquer le passage ?
Ouais, j’adore les intros.
Celle du premier album est très étonnante.
Pour cette intro, je crois que je voulais mettre quelque chose qui soit tragique puis intense. Mais en même temps, je voulais rire dedans, parce que c’est comme… je ris de ça aussi. Puis c’est mon père qui fait la contrebasse à l’archet. Donc je pense que j’étais hyper émue de cette intro-là.
Tu vois sur mon deuxième album, il y a la chanson Adi où je parle de mon amoureuse qui m’a appris à pleurer. Je pense que toute ma vie, à chaque fois que j’avais de la peine, je la transformais genre en colère. Je riais. J’étais comme incapable de pleurer. Fait que je pense que mon premier album, l’intro c’est beaucoup ça : « Voici ce que je suis. Voici toute ma vulnérabilité. » Mais c’est correct, c’est drôle, genre, on va en rire.
Je vais avoir trente ans et depuis trois ans, que j’ai écrit mon premier album, je prends vraiment soin de moi, de ma santé mentale et tout. Je m’entoure de gens qui sont sains. Je pense que dans la vie, tu acceptes les choses que tu penses que tu mérites, surtout en amour. J’ai été longtemps dans des relations qui n’étaient pas forcément bonnes pour moi. Mais je devais penser que je méritais ça. Puis là, depuis que j’ai changé un peu cette façon de voir les choses, j’attire plus les mêmes personnes.
On sent que tu as vraiment un amour des mots. Tu t’interroges sur ton identité, sur ce qu’est le genre, le désir. L’intro du nouvel album parle d’une relation sexuelle, c’est très imagé, c’est très poétique. Tu parles beaucoup de solitude, d’histoires qui finissent mal. C’est très personnel et finalement, universel. En tout cas, je trouve que c’est très… c’est très beau.
J’ai l’impression qu’il y a des chansons qui peuvent me prendre un an à écrire. Je me casse la tête. Si ce n’est pas exactement ce que je veux dire, si ce n’est pas le bon mot, je vais continuer. Je ne vais pas être capable d’accepter juste parce qu’il faut qu’on sorte un album. Mais c’est intéressant ce que tu dis parce l’intro, ça a été difficile à faire avaler à mon label.
Puis cet album-là, il est intense et il est ce qu’il est je pense. Ce ne sera probablement pas la même chose pour le suivant. Mais lui, je le veux comme ça, avec toute cette vulnérabilité. J’étais dans mon garage quand je l’ai chanté, je l’ai enregistré sur mon téléphone. Puis j’étais triste, j’étais bourrée. Je trouve que c’est exactement ça, l’intro. Ce qui est cool, je pense, c’est que j’écris toujours mes albums quand je suis triste mais quand ils sortent, je ne le suis plus.
Comment tu construis tes chansons ? Est-ce que tu pars en premier des textes ?
Je vais marcher dans la rue, je vais penser à quelque chose, puis je vais tout de suite avoir une phrase avec une mélodie. Alors, ça peut être compliqué, parce qu’après je ne peux pas penser à autre chose. Je ne suis pas capable de changer ma mélodie. Donc je marche dans la rue, je pense à ma mélodie. Après, je construis autour et je compose notamment beaucoup à la guitare. Sur cet album-là, j’allais voir les musiciens avec qui je travaillais, et puis on essayait de trouver les accords sur ma mélodie dans le fond. Mais toutes mes chansons, à la base, elles sont à cappella. Je pense que c’est comme ça que tu sais tu as une bonne chanson. Si ta chanson a cappella, elle est bonne.

Crédit photo : Marine Berger
Et ta passion des mots, elle vient d’où ?
Je pense que ça vient du rap, de Mac Miller et Léonard Cohen. Mais j’ai grandi sur du rap. A déconstruire les mots. Je demandais à mon frère de tout retranscrire, pour comprendre en anglais ce qui se disait. J’ai toujours voulu comprendre les chansons. Je trouve qu’il n’y a rien de plus beau que les mots parfaits sur une mélodie parfaite. Ça vient me chercher.
Et faire du rap, ça ne te tente pas ?
Je m’y rapproche un peu sur l’album. Dans Ken Park je vais plus vite. Je pense que parfois j’écris en rap mais je vais le chanter à ma façon. Mais là, ce que je veux vraiment être capable de faire, c’est d’écrire une chanson en français.
Oui, les feats sont en français, que ce soit Peypo ou Balthazar.
Si j’chante en français j’vais chanter avec mon accent québécois t’sais.
Et ça te gêne ?
Je ne sais pas. Le choix des mots est plus compliqué. C’est plus cru. Puis je ne l’ai pas assez pratiqué. Je pense qu’à un moment donné, ça va se débloquer. Et puis là, je ne voudrais plus chanter en anglais !
J’ai une dernière question. Si tu devais choisir une œuvre, que ce soit un film, une série ou en tout cas quelque chose que tu as toujours en tête, qu’est-ce que ce serait ?
Je dirais la chanson The Mexican de Babe Ruth, parce que je… je ne sais pas pourquoi…. Je l’écoute, puis j’ai l’impression que c’est moi en ce moment.
Et de manière plus vaste ? Ça peut être un son, une odeur.
Je pense, la lune. Je la trouve touchante, parce que, depuis toujours, depuis mon premier album, ça revient tout le temps. On dirait qu’il y a quelque chose de tellement rassurant dans le fait qu’elle est toujours là, peu importe ce qui se passe. Puis je pense que mes amis diraient le feu. J’ai une passion maladive pour le feu, je veux toujours faire des feux. J’essaie d’en faire en moyenne deux fois par semaine.
C’est vrai ?
Ouais ouais, j’en fais tout le temps. Depuis que je suis enfant, j’aime un peu trop ça, ça m’apaise, il y a quelque chose. L’odeur, ça m’apaise. Le son… Le soir, j’écoute des bruits de feu, et j’adore sentir le feu. J’aime tout du feu. Donc je dirais la lune et le feu.

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