Et on déjeune : « Si une femme secoue le sol, qu’est-ce que ça provoque ? »

C’est au FME, à Rouyn-Noranda, que j’ai rencontré Et on déjeune. Entre deux balances, sous un soleil de plomb, les musiciennes m’ont confié une part de leur histoire. Elle est notamment liée à la sortie de leur premier album, Secoue le sol, en octobre dernier. C’était une interview simple et vivante, où on a parlé de sororité, de l’importance du vide dans nos vies, de nos inspirations, de création. Et je vous conseille vivement d’écouter l’album en lisant cette entrevue !

Véronique (batterie), Julie (chant) et Mélissa (guitare) au FME
Crédit photo : Marine Berger

Fréquence O : Pouvez-vous me parler du nom du groupe, qui est assez original ? D’où vient-il ?

Julie (chant) : C’est une niaiserie. Je travaillais dans un resto, et les pionnières qui ont voulu créer le groupe y déjeunaient. Elles m’ont demandé si je voulais chanter avec elles dans le band. J’ai accepté, mais à condition qu’on s’appelle Et on déjeune. Je trouvais drôle de dire à la fin d’un spectacle : « on s’appelle et on déjeune ! ». Ça fait cinq ans maintenant, et même si la blague est un peu usée, on a gardé le nom.

C’est simple à retenir, en effet. Vous avez déjà sorti plusieurs singles en attendant votre album, en octobre prochain. Sur vos réseaux, vous avez parlé d’une « naissance », d’un style nouveau. Pouvez-vous m’en dire plus ?

Julie : L’ancien style était plus pop-folk, avec davantage d’instruments acoustiques. Puis le groupe a évolué, de nouvelles musiciennes sont arrivées, et notre son a muté vers la pop-punk ou l’électro-pop. On nous a collé l’étiquette de « pop de chambre » (rires).

En France, on parle de bedroom pop, c’est plus sympa ! Comment s’est opéré ce glissement vers la pop-folk et les sonorités plus électroniques ?

Mélissa (guitare) : L’album a été composé à cinq, dans notre local, avec toutes nos influences différentes. On vient d’âges et de cultures variés, et ça crée un mélange riche. On a beaucoup plus intégré les synthétiseurs. Au départ, on n’avait qu’un clavier type piano-cordes. Puis Lou-Raphaëlle, notre violoniste, s’est mise aux synthés, et on a full aimé le son. Comme on compose toutes ensemble, sans barrière, on se laisse aller et on voit ensuite ce qui fonctionne. Mélanie Venditti, notre réalisatrice à Montréal, nous a aidées à structurer et affiner les morceaux. L’album s’est donc construit sur un an.

Julie : Ça a été vraiment utile d’avoir une sixième oreille pour identifier ce qui marche le plus, ou ce qui gagnerait à être moussé.

Quels sont les thèmes du nouvel album ? Comment se passe l’écriture des paroles ?

Julie : C’est moi surtout qui écrit les paroles, tout le monde compose son instrument. Il y a une chanson écrite par Jeanne la bassiste qui est en macédonien.
Il y a dix chansons, dix histoires différentes. C’est comme dix rêves ou cauchemars, parfois proches de la réalité, parfois difficiles à identifier. J’écris beaucoup de paroles, et mon cerveau très musical apporte naturellement des refrains accrocheurs. 

Mélissa : Mais rien n’est calculé pour la radio, ça vient spontanément. Julie a un cerveau très hook quand elle compose, donc pour nous c’est super cool.

Julie : Chaque morceau reflète une liberté d’écriture. Joconde par exemple est une chanson assez identitaire pour nous qui parle de libération et de prise de parole contre le patriarcat. C’est une affirmation de liberté : sur nos corps, nos idées, notre avenir. C’est une façon de dire ce qu’on refuse et ce qu’on souhaite transformer.

Mélissa : Le titre de l’album lui-même,  Secoue le sol, renvoie à une idée d’émancipation féminine. Si une femme « secoue le sol », si une femme décide de s’émanciper, qu’est-ce que ça provoque ? 

Comment est-ce d’être un groupe 100 % féminin en 2025, surtout en région ?

Mélissa : Parfois, hors des grands centres, on a le sentiment d’être moins prises au sérieux. Mais globalement, c’est positif. Les choses évoluent : ici, il y a de plus en plus de groupes de femmes qui assument leur présence sur scène. Il y a un vouloir en ce moment au Québec de donner plus de place aux femmes. On essaie aussi de collaborer avec des réalisatrices et artistes féminines pour renforcer cette dynamique.

Véronique : Moi je suis un produit des années 80, j’ai commencé la batterie à 13 ans, dans une petite ville. Il n’y avait pas d’autres femmes qui jouaient de la batterie, pas d’Internet pour regarder. Je me rappelle être gênée dans les magasins de musique, sentir le jugement sur scène. On m’a déjà dit à la fin d’un show « t’es bonne pour une fille ». J’ai même arrêté vers 18-19 ans. Mais depuis 2010-2015, avec l’arrivée des réseaux sociaux, on s’est mis à voir beaucoup de femmes faire de la musique. On les trouve belles, fortes. Et là, de savoir qu’on en fait partie, que les petites filles nous voient et qu’elles peuvent se dire que c’est possible, c’est génial. La musique n’est pas genrée, elle est pour tout le monde.

Julie tu fais aussi de l’acrylique sur toile. Vous avez aussi un univers visuel très marqué, quelle place occupe-t ’il pour vous ?

Julie : C’est essentiel. On aime garder le contrôle créatif, que ce soit dans les visuels, les clips ou les réseaux sociaux. Pour le nouvel album, mes toiles ont servi pour l’artwork : certaines déjà existantes, d’autres créées pour l’occasion. On aime rester indépendantes et libres, même si on est ouvertes à collaborer avec d’autres artistes. On se laisse de la place pour créer. 

Mélissa : On a une belle liberté et on cherche plus de l’aide sur certains points bien précis, comme le booking. On s’exprime librement via les réseaux sociaux, les entrevues, les visuels.

Crédit photo : Marine Berger

Est-ce que vous arrivez à vivre uniquement de la musique, ou avez-vous d’autres métiers à côté ?

Mélissa : On a toutes d’autres métiers. On gère nos horaires un an à l’avance, avec beaucoup de planification et d’administration.  Ça demande beaucoup de travail. On se fait des meetings toutes les deux semaines. En plus, on est une semi-entreprise donc il y a de la comptabilité et de l’admin. Et on a toutes des métiers très prenanrs.

Julie : J’étais déjà artiste avant et ici en Abitibi-Témiscamingue, tout est à faire, c’est super. Je peux être peintre, je peux être comédienne, être dans des cirques. Croiser les gens, parler du projet, avoir des feedbacks, que ce soit au restaurant ou à la librairie, c’est vraiment chouette. 

C’est votre première fois au FME ? Comment vous sentez-vous de jouer « à domicile » ?

Julie : On a déjà joué ici, et notre ville nous soutient depuis le début. Mais jouer au FME, c’est particulier. C’est un festival prestigieux, qui nous a fait rêver quand on était ados. Aujourd’hui, on y joue avec un nouvel album, et devant nos amis et familles. Ça donne une fébrilité, mais surtout beaucoup de magie et de soutien.

Mélissa : On a un très bon soutien de la population ici, c’est ce qui nous a propulsé un peu partout au Québec. C’est la beauté d’à quel point les gens se soutiennent dans une petite région comme la notre avec des festivals capotés, reconnus aussi. On est plus fébriles du fait que ça fait longtemps qu’on n’a pas joué ensemble et qu’on joue le nouvel album. C’est notre monde qui va être dans la salle.

Votre musique est décrite comme explosive, poétique et théâtrale. Comment créez-vous cette émotion ensemble ?

Julie : C’est beaucoup d’improvisation collective et d’intuition.

Melissa : Le côté théâtral vient aussi beaucoup de Julie. Ce côté-là il est en toi.

Julie : C’est mon identité, c’est pour ça que je ne la vois pas. Ma formation de base c’est la peinture, donc les arts visuels. 

Véronique : On est 5 avec 5 instruments et 5 personnalités différentes, ça fait notre force. Ça va de 26 à 44 ans. On apporte toutes nos influences et nos vécus différents, ce qui crée une force collective.

Crédit photo : Christian Leduc

Justement, quelles sont vos influences principales pour ce nouvel album ?

Mélissa : Pour moi, elles viennent beaucoup des années 90-2000, c’est-à-dire quand j’ai commencé à faire de la musique. J’ai un côté très punk-rock, j’aime les notes répétitives J’aime beaucoup Sum41, Blink182 et on l’entend beaucoup la guitare. J’ai aussi une influence pop avec notamment l’artiste canadienne Ariane Moffatt ou Paramore. C’est ce que j’apporte en jam et qu’on essaie aussi de sortir, pour aller ailleurs. Mais je l’assume à 100% en spectacle. 

Véronique : J’en ai beaucoup parce que j’écoute toute sorte de musique comme de la musique du monde. Comme je suis à la batterie, j’essaie de m’adapter aux filles, pour faire relever leur musique. Sinon je serai rock/métal. Mais avec elles je cherche dans les Doors, Radiohead, ou même du punk dans certaines tounes. 

Julie : Je me rappelle d’une fois quand on voulait transformer Le 8èmepassager. Il y avait la vibe Arcade Fire, là je fais juste checker mes mains, je n’arrive pas à mettre de mots (rires). Cette énergie en tout cas a marché. Je me suis amusée à trouver des voix qui me faisaient plaisir, comme les Rita Mitsuko. Sur scène j’ai du fun à faire ça, c’est libérateur. Il y a des anciennes influences qui sont restées, les voix douces du premier album, comme Safia Nolin

Qu’est-ce qui vous inspire au quotidien pour composer ?

Mélissa : Moi ce sont les émotions, les humains. Le vide. Je pense qu’il est nécessaire pour créer. Quand tu es dans ta vie intense, ça roule, puis surtout dans nos vies (rires) quand le vide n’est pas là, quand t’as pas un peu le FOMO, c’est très complexe de composer proche de ses émotions. Le vide ouvre à la plénitude, à remplir. Quand tu créer, c’est nécessaire de trouver de la place.

Et tu arrives à trouver le vide ?

Mélissa : Oui, je pense. Tous les mois je me bloque ¾ jours dans mon calendrier et j’écris : « congé santé mentale ». Et une fois par année je vais dans un chalet pendant 5/6 jours toute seule, sans réseau. Je cuisine sur le feu toute ma bouffe, personne ne peut me rejoindre, il y a juste ma mère qui sait où je suis en cas d’urgence. Donc oui ce vide j’essaie de le créer. Et de le provoquer, car ça serait le fun qu’il vienne par lui-même mais dans une société capitaliste malheureusement, c’est compliqué.

Véronique : Moi ce qui m’inspire, ce sont les filles. Mélissa avec sa guitare, elle m’envoie une flèche dans le cœur, elle trouve toujours les notes parfaites. Lou m’inspire avec son violon, parfois j’oublie de jouer. Avec Jeanne, la bassiste on est la section rythmique, on est toujours ensemble. Et Julie c’est une femme magnifique à voir performer, il faut aussi que je me concentre pour jouer. Pis j’ai voulu ça toute ma vie d’avoir un groupe de femmes. Depuis 1990 j’ai toujours été la seule femme de mes groupes. C’était bien mais là je découvre un coup de cœur. 

Julie : Ce qui m’inspire c’est de m’en aller et voir des affaires que je n’ai jamais vu. Donc partir en voyage seule, faire comme je veux, quand je veux, sans toutes les obligations qui m’envahissent. Trouver le vide ailleurs, encore plus, mais je ne peux pas toujours voyager. Alors je dirais aussi lire, peindre. Je pourrais me perdre dans mes peintures. Je m’y plonge dedans et c’est un nouveau lieu. Je peux me plonger dans des choses très petites, comme une façon de plier un papier. Ça te permet de te connecter à un univers créatif. Le fil de tes pensées devient matériel. C’est vraiment se donner la possibilité d’être ailleurs, dans l’imaginaire, l’infiniment petit.

Mélissa : La toune sur notre premier EP fait un peu écho à ce que tu dis : L’échec de voyage. 

Crédit photo : Christian Leduc

Dernière question : si vous deviez citer un livre, une peinture, une photo, un album… quelque chose qui vous définit ou vous inspire, quelle serait votre « madeleine de Proust » ?

Julie : J’aime les objets qui changent. J’ai ma grosse roche, en plein milieu du bois chez mes parents où j’allais bouder quand j’étais plus jeune

Veronique : C’est la roche de La Joconde, qu’on voit même en peinture. 

Mélissa : Mon objet ce sont des moments et là où je me sens bien au quotidien, c’est rouler en char. J’habite loin de la ville, donc de la voiture j’en fais énormément. J’ai travaillé souvent sur la route, je conduis tout le temps. Le seul moment où je suis capable d’écouter de la musique, c’est en voiture. C’est là où je crée mon vide au quotidien. 

Julie : Beaucoup de tes riffs mènent à la balade, comme le morceau Going West.

Véronique : Moi je l’ai trouvé en Abitibi. J’aime beaucoup Rose-Aimée Bélanger. Elle sculptait des femmes en bronze, en train de parler, souvent très grasses. C’est un coup de cœur incompréhensible, ça m’apaise. Une de ses sculptures est à Montréal dans le quartier chinois. Elle faisait encore des conférences à 98 ans. Sinon j’aime les choses étranges comme Tim Burton, Edgar Allan Poe

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