Gob Psychic : « Notre garage punk, c’est une manière brute de montrer de la fragilité »

Le temps file, et être seule à tout gérer, ça veut dire aussi prendre beaucoup de retard dans ses retranscriptions d’interviews. Mais le quatuor Gob Psychic n’obéit pas aux règles classiques de promotion, voire il les délaisse, pour mon plus grand bonheur. En octobre dernier, à l’occasion de leur concert au Klub, je rencontrais Patrick et Nicklas. Après une session photo express sur les quais (où j’ai failli nous perdre – oui c’est possible- ET me faire écraser par un vélo) on s’est posés autour d’une bière pour discuter. Quel bonheur d’être entourée d’humains connectés au monde ! On a parlé de leur futur album, de la place du travail dans nos vies, du Danemark et de Kurt Cobain !

Crédit photo : Marine Berger

Fréquence O :  Salut ! Comment ça va ?

Patrick : Ça va, ça va. On est un peu à bout : certains ont été malades, d’autres ont trop fait la fête… Personne n’a vraiment dormi mais on essaie de rester positifs. On s’éclate malgré tout, et on se dit que demain ce sera mieux (rires)

Vous avez sorti votre premier EP en 2023.  Mais où étiez-vous avant ?!

Patrick : On était sur la route, on essayait de trouver quelqu’un pour enregistrer notre album. On s’est vite rendu compte que le Danemark, c’est trop petit, surtout pour un groupe comme le nôtre : la scène garage n’y est pas très développée. Alors on a commencé à tourner en Europe.

Nicklas : On passait aussi beaucoup de temps à répéter pour bien caler les morceaux et se préparer à l’enregistrement.

Patrick : Quand le disque sort enfin, tu sens que c’est du concret. Tu passes des heures à répéter, à faire des concerts… Et quand un label décide de sortir ton album, ça devient réel. Tu vois que tu avances.

 Est-ce que vous avez des groupes en parallèle ?

Nicklas : Oui ! Chacun jouait dans d’autres groupes avant.

Patrick : Moi, j’ai passé toute ma vingtaine à faire de la folk en solo. Je ne chantais pas super bien donc ça marchait moyen. Puis à 31 ans, j’ai acheté une guitare électrique pour faire un peu plus de bruit. Après, j’ai joué cinq ans avec un groupe qui s’appelait Angry Skeletons. Nicklas, lui, était dans un groupe punk qui s’appelait Fright Eye, ça faisait quinze ans qu’il jouait avec eux.

Dans votre EP, il est beaucoup question du travail et de la place qu’il occupe dans nos vies.

Patrick : (rires) oui c’est vrai ! La plupart des morceaux parlent du rapport compliqué qu’on peut avoir avec le travail, surtout quand on te pousse à être toujours plus performant. C’est hyper anxiogène, comme si ta valeur dépendait de ça. Avant, je pensais que tout ça venait surtout de mes insécurités liées à la performance, à l’idée de ne pas être « assez bon » en tant qu’être humain.

J’avais un job que j’aimais, qui ne se centrait pas justement sur la productivité. Je travaillais avec des jeunes qui avaient des problèmes de santé mentale. J’ai adoré être avec eux. Mais il y eu des décisions politiques de prises, on faisait beaucoup plus attention ensuite à ce que nous faisions, concrètement. À quel point les jeunes sont-ils mieux sur une échelle de 1 à 10, à quelle vitesse peuvent-ils se rétablir, etc. Cela a vraiment épuisé l’énergie et l’engagement que j’avais dans le travail.

Mais ce qu’on veut surtout explorer, c’est la relation à l’autre, un sujet qui me parle davantage. Dans les nouvelles chansons, je parle de mes insécurités, du besoin d’autonomie affective, de pas tout attendre des autres pour être bien.

C’est vrai qu’on demande souvent aux gens «  tu fais quoi dans la vie ? » avant même de leur demander ce qu’ils aiment…

Patrick : Ouais, exactement. « Tu fais quoi ? », c’est tout de suite plus concret, plus terre-à-terre. C’est plus facile à comprendre que « tu aimes quoi ? », qui est une question ouverte et que tu peux interpréter de différentes façons.

Mais perso, je pense qu’on devrait bosser beaucoup moins. Il y a un philosophe ou un sociologue dont j’ai oublié le nom qui disait que si les gens bossaient 20 heures au lieu de 37 ou 45, la plupart ne sauraient même pas quoi faire de tout ce temps libre.
Moi, je sais très bien ce que je ferais. J’ai grandi dans une petite ville, où le chemin est déjà tout tracé : tu fais des études, tu bosses toute ta vie, et voilà. Le boulot devient ton identité. Pas dans le sens ambition ou carrière, mais plus dans un mode de vie. Mais moi je ne veux pas ça. J’ai besoin de sens ailleurs. Donc quand je dis aux gens que je n’ai pas envie de trop bosser, ça leur paraît un peu bizarre. Eux, ils ont des journées bien réglées. Moi aussi, d’une certaine façon. Mais je trouve qu’il y a plein de bonnes choses à travailler quatre jours au lieu de cinq.

Les gens veulent passer plus de temps avec leurs enfants et les personnes qu’ils aiment, mais pour eux, ce n’est pas envisageable. Ils ne sont pas sûrs qu’il y ait une alternative à travailler à temps plein. Ou peut-être qu’ils ne peuvent pas payer leurs factures s’ils travaillent à temps partiel.

(ndlr : Hadrien Klent a écrit un très bon roman à ce sujet, « Paresse pour tous », suivi de « La vie est à nous ».)

Il y a une certaine urgence dans la manière dont tu chantes Patrick et dans le rythme de vos morceaux.

Patrick : Notre garage punk, c’est une manière brute de montrer de la fragilité. Derrière la colère, il y a souvent de la peur, de l’insécurité, de la tristesse. Comme je disais, j’ai acheté une guitare à 31 ans parce que je sentais que j’avais besoin de faire du bruit. C’était en moi, je voulais hurler, littéralement. Faire un max de bruit. Il y a une vraie urgence, un besoin de sortir ce qu’on a en soi. Mais il fallait aussi que ce soit accrocheur. J’aime les mélodies.  

Du coup, moi je me reconnais là-dedans, dans l’insécurité, et dans l’agressivité que ça peut déclencher quand tu as l’impression de pas trouver ta place dans la société, tu vois ? Mais ouais, c’est ça, ce sont mes insécurités qui me poussent dans cet état, ce mode où faut que ça sorte. Et ce n’est pas toujours joli, comme manière de s’exprimer. Donc peut-être que c’est ça, ce sentiment d’urgence que tu ressens.

Nicklas  : Parfois on part d’un riff ou d’une ligne de chant, parfois on jamme tous ensemble. Il arrive aussi que l’un de nous arrive avec un morceau bien construit, qu’on retravaille à plusieurs.

Patrick : Sur les premiers morceaux, on avait des trucs assez finis dès le début, alors que les plus récents, on les a vraiment développés en les jouant, en répétant, en improvisant un peu. Et j’aime bien cette manière de faire, garder les choses simples. Même si parfois je deviens un peu ambitieux, j’ai plein d’idées qui me viennent en tête… C’est là que c’est bien d’avoir un groupe qui me dit : « non, restons simple ». Parce que mes chansons sont simples. Elles l’ont toujours été.

Vous avez enregistré un nouveau single en 2024. Est-ce que vous travaillez sur un album ?

Patrick : Oui, c’est encore loin, mais je crois que j’ai genre 12 ou 13 morceaux qu’on n’a pas encore enregistrés, certains, on ne les a même pas encore répétés. Ce sont juste des chansons que j’ai un peu commencées à écrire. On en joue déjà quelques-unes en live d’ailleurs.

Nicklas  : On en a déjà joué cinq en live.

Patrick : On aimerait rajouter des trucs comme du piano ou du saxophone, mais aucun de nous en joue. Mais bon, y a une part de “on apprend en faisant”. En danois on dit : “être balancé dans le grand bain”. Tu sais, comme quand on balance quelqu’un dans une piscine où il n’a pas pied: donc soit tu nages, soit tu coules. Et peut-être que c’est un peu ce qu’on est en train de faire avec l’album.

Nicklas  : Donc on verra au studio : si ça vient naturellement, on les ajoutera. Sinon, on reste simple. On enregistre les bases, et ensuite on construit autour.

Vous êtes originaire d’Arrhus, une ville portuaire au Danemark, porteuse d’une riche histoire, qui s’est développée notamment avec le commerce. Est-ce qu’elle participe à votre inspiration musicale ?

Patrick : Oui, d’une certaine manière. J’aime assez Arrhus, sinon je l’aurais quitté. Avant, y avait un endroit super cool, un ancien quartier de fret, où les trains venaient livrer et décharger. Et puis pendant des années, ça a été laissé à l’abandon. Un jour, des gens ont décidé d’en faire quelque chose, et ils ont créé un lieu hyper créatif. Les gens y faisaient du skate, des concerts DIY, tout un tas de trucs. C’était libre, vivant. Mais comme c’est devenu tendance, c’est maintenant très gentrifié. Les loyers ont explosé, y’a de plus en plus de touristes, de gens riches. Donc ouais, ça c’est le côté négatif d’Aarhus, pour moi. Mais en même temps, j’ai l’impression que je n’ai pas vraiment d’autre option. Y’a encore des étudiants, mais aussi des gens qui viennent juste consommer l’ambiance sans vraiment faire partie du lieu.

Il y a une de nos chansons, présente sur le prochain album, The Morgue, qui parle justement de ça, des villes qui deviennent comme des cimetières, en quelque sorte. Elles sont plus vraiment faites pour les gens, mais pour les touristes et pour une minorité qui a beaucoup d’argent.

Nicklas  : Et puis Aarhus a quand même une vraie histoire punk, une vraie culture rock underground. Et ça, forcément, ça nous a influencés aussi. Quand j’avais la vingtaine, on avait monté un groupe punk qui s’appelait Fright Eye. À l’époque, il y avait les gars de Cola Freaks qui nous ont vraiment poussés à nous lancer, dans un esprit très DIY, genre “vas-y, fais-le, même si tu ne sais pas encore chanter ou jouer.” Et c’est exactement ce que j’ai fait : j’ai appris à jouer de la guitare comme ça. Et je continue encore aujourd’hui.

Patrick : Il y a eu plein de groupes qui sont sortis de cette scène à ce moment-là. Beaucoup ne jouent plus aujourd’hui, mais c’était quand même une bonne décennie de punk skate, de hardcore, de groupes de rock super cool. Ça bouge encore un peu, mais on attend aussi qu’une nouvelle génération prenne le relais. Parce que moi j’ai 40 ans maintenant… Aujourd’hui, il y a Machete, un jeune groupe super prometteur.

Donc ouais, on espère que d’autres jeunes vont prendre le relais. Pas seulement musicalement, mais dans l’état d’esprit aussi. Parce qu’eux, c’est pareil, ils débarquent, ils foncent, ils ne se posent pas trop de questions.

Nicklas : C’est exactement ça l’esprit. C’est comme ça qu’on continue.

Et vos influences musicales pour cet EP, ce serait quoi ?

Patrick : The Uranium Club, de Minneapolis. C’est ma plus grande influence musicale.
Et aussi… quand j’ai acheté ma guitare électrique, comme je disais, j’ai vraiment bossé dur pour faire une musique qui ne ressemble pas à Nirvana. Parce que Nirvana, c’est le groupe le plus important dans ma vie. De très loin.

Nicklas  : beaucoup de groupes essaient de sonner comme Nirvana..

Patrick : mais tu ne peux pas ! Enfin, musicalement tu peux t’en rapprocher, mais Cobain, c’est lui qui faisait toute la différence. J’aime beaucoup de groupes australiens aussi, avec ce côté punk garage très direct, très fun. Et en même temps, j’écoute pas mal de groupes américains, parce qu’ils sont plus… bizarres. Genre Uranium Club, Devo, des trucs vraiment étranges. Et moi, j’essaie de faire ça aussi. Quand j’écris un morceau, je passe du temps à chercher le moment où il faut un accord un peu différent, un truc qui sonne un peu à côté, tu vois ?
Pareil quand Nicklas écrit des riffs sur mes morceaux : je lui dis “essaie de déplacer cette note-là, ou celle-là”, parce que souvent, instinctivement, on va vers ce qui sonne bien, mais parfois, il faut que ça sonne un peu bizarre.

Donc ouais : rock’n’roll simple venu d’Australie, et musique chelou d’Amérique.
En ce moment, j’écoute beaucoup Alien Nosejob aussi.

Nicklas : ah ouais !

Patrick : Son jeu de guitare m’inspire énormément.
L’album Stained Glass, on l’écoute tout le temps en tournée.

Un dernier mot ? Un bouquin, une œuvre d’art qui vous représente ?

Nicklas  :  Je dirais la mentalité du skate. Tu tombes cent fois, mais tu te relèves.

Patrick : c’est vraiment difficile (rires), je lis beaucoup mais je vais donner une réponse qui ne sera pas cool (rires) je dois dire… Kurt Cobain : un mec super talentueux, mais fragile, en colère, triste…  J’ai grandi dans une très petite ville dans les années 90. Il n’y avait pas de magasins de disques où j’ai grandi, donc il y avait tellement de groupes dont je n’avais pas entendu parler avant de déménager. Mais Nirvana était si grand que leurs albums sont arrivés dans ma ville natale, et j’ai immédiatement reconnu la douleur exprimée par Cobain. Et cela m’a aidé à être vulnérable dans un petit monde où les hommes n’étaient toujours pas censés être vulnérables. Et cela m’a montré un exutoire et une façon d’exprimer ma propre douleur et frustration.

Et c’est aussi ce que j’essaie de faire avec les nouveaux morceaux : faire ressortir cette fragilité qu’on a tous. Et je pense que Cobain, c’était ça. Il était extrême dans sa colère, mais aussi extrêmement fragile, extrêmement insécure.
Donc ouais. Je dois le dire : Kurt Cobain, mec.

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