Où étiez-vous le 4 juin dernier ? Moi, je m’en rappelle très bien : je sautillais partout au concert du quatuor américain de riot girrl Mannequin Pussy, à Petit Bain. Mais avant ça, j’étais en train de me liquéfier sur la terrasse, attendant d’interviewer Marisa, la chanteuse. Spoiler alert : c’est en toute simplicité qu’elle nous a reçu, ma collègue photographe et moi. On a parlé (entre autres) de féminisme, de Circée, de politique et de l’importance du collectif.

1-Salut ! Vous êtes actuellement en tournée depuis début avril avec plus de 30 dates, un passage vers les Etats-Unis, l’Europe et l’Angleterre. Comment tu te sens ? La plupart de vos concerts sont complets. Vous avez joué seulement deux fois en France. Est-ce que tu es prête pour le public français ?
Marisa : Je suis si fatiguée (rires) mais oui je suis prête… je l’espère ! En fait, quand la fin de journée arrive, je suis ko mais le concert me donne de l’énergie à nouveau et me fait sentir vivante. J’ai été très sage aux Etats-Unis parce qu’on avait sept semaines de tournée donc je n’ai pas bu ni fumé et j’ai essayé de dormir le plus possible.
Puis on est arrivé en Europe… Et là, j’étais en mode : »ahhhh, je veux boire un verre, fumer une cigarette, je veux crier le soir et danser ». Donc je l’ai fait et ma voix est un peu fatiguée, mais ça va ! La passion reste intacte.
2- Mannequin Pussy existe maintenant depuis dix ans. Maxine a rejoint le groupe. Et l’album I got heaven a été enregistré en mars dernier. C’est votre plus long album. Depuis Patience on sent une réelle recherche dans la composition de l’artwork. Peux-tu nous en parler ?
Je voulais une photo assez intemporelle, qui représente la violence des êtres humains mais aussi envers les autres espèces. Je trouve qu’une des relations les plus violentes qui soient est celle entre le cochon et l’homme. C’est pour ça que j’aimais bien l’idée de cette figure maternelle avec son bébé cochon (rires)
J’ai aussi parlé en interview à une femme qui me parlait de la déesse grecque Circée comme une sorcière qui transformait les gens en cochons. Je ne savais pas, donc peut-être que sur cet artwork c’est une sorcière également. Avec ses longs cheveux noirs (rires).


3- Vous avez composé toustes ensemble à Los Angeles alors que jusqu’à maintenant tu le faisais seule, chez toi. Qu’est-ce que le collectif apporte ? Et est-ce que c’est une manière de se connecter au monde ?
J’pense que le collectif apporte beaucoup plus d’énergie. C’est très excitant de faire partie d’un groupe, de se retrouver toustes ensemble et de voir qu’on prend des risques. On se montre chacun et chacune des choses qui nous plaisent, en espérant que les autres ressentent la même chose. Et je pense que tout est lié dans le monde actuel car le capitalisme, lui, veut vraiment que chacun ne pense qu’à soi alors que le socialisme c’est l’inverse, c’est le groupe, le collectif. Pour moi, être dans un groupe s’apparente davantage au socialisme qu’au capitalisme, dans le sens où nous sommes toustes égaux/égales et on met le fruit de notre travail en commun.
« Avoir un espace où on peut venir et sentir que c’est une safe place pour exprimer notre rage, c’est très rare »
Marisa – Mannequin Pussy
4- Vous êtes assimilé.es au mouvement des riot girrl. Est-ce que vous vous y retrouvez ? Et si oui, quelles sont vos influences ? Peux-tu nous parler de ta relation avec l’apparence et l’aspect performatif d’un personnage sur scène ?
Assimilé.e.s, oui bien sûr. Est-ce que je m’y retrouve ? Je ne sais pas… De bien des manières nous sommes en effet dans le prolongement de ces femmes qui ont allumé le flambeau, celui qu’on continue à porter et défendre mais en substance, je pense que nous sommes juste punks.
Et pour ma relation à la performance, je dirais que c’est la partie la plus excitante du métier : il y a une connexion directe avec le public qui nous permet d’avoir d’une expérience commune.
Dans nos vies quotidiennes, on est souvent isolé.e. et on se sent seul.e ou alors il y a des choses dont on a honte ou qui nous mettent en colère. Et avoir un espace où on peut venir et sentir que c’est une safe place pour exprimer notre rage, c’est très rare. Et je pense spécialement aux femmes qui sont en colère et qu’on traite de « folle » ou « d’hystérique », à qui on fait comprendre qu’elles n’ont pas le droit de ressentir ce qu’elles ressentent. Tu dois être jolie, anesthésiée. Comme un mannequin. Dis que je suis folle ou ce que tu veux à mon sujet, je m’en fous, c’est faux. Mais il nous faut un endroit safe dans cette société où pouvoir exprimer cette rage accumulée en nous. Je pense que c’est notre responsabilité en tant qu’artiste d’offrir cet espace dans lequel exprimer sa rage, et se sentir plus léger.e en la confrontant, au lieu d’ignorer ces sentiments jusqu’à rendre son corps malade.


5- Beaucoup de sujets sont abordés dans cet album : la solitude, la sainteté, le sacrifice des mères pour que nous ayons de belles vies mais aussi la liberté de disposer de son corps en tant que femme. C’est féministe. Comment en es-tu arrivée là ?
A être une femme de 35 ans sur cette planète ? Je n’ai pas eu le choix. Au féminisme ? Mmmh, ce sont nos propres expériences en quelque sorte. Tu sais, quand tu te demandes toujours « pourquoi » ? Pourquoi c’est comme ça ? Pourquoi est-ce que tu les traites comme ça ? Pourquoi l’église traite les personnes gays comme ça ? Pourquoi, pourquoi, pourquoi ? Et puis, à force de te demander pourquoi tant de fois, tu arrives à ce genre d’illumination politique où tu commences à voir ce qui est à la racine de tous ces différents types de dépression. Beaucoup de gens considèrent la suprématie blanche et le capitalisme comme la racine de la façon dont nous traitons tout le monde dans la société. Que ce soit en France ou aux États-Unis, je pense que nous avons beaucoup de problèmes similaires.
6- Je ne sais pas vraiment comment c’est aux Etats-Unis mais en France c’est difficile de trouver un endroit safe dans les concerts car il y a des hommes partout et ils prennent beaucoup de place. C’est vraiment énervant et je suis en colère tous les jours. Et je ne sais pas comment me sentir.
Accepte. Confronte-là, parle-en. C’est très beau pour nous parce qu’on vient tous un peu du même endroit mais nos fans sont pour la plupart de jeunes femmes, que ce soit au premier rang, au second, et derrière. Que des femmes. C’est trop cool, je n’aurais jamais pensé avant aller à un concert et voir ce type de public, maintenant ça change.
7- Par exemple, Loud Bark, mon morceau préféré, semble électrifier la foule à chaque fois. Comment tu expliques ça ? Tu chantes » I want to walk around at night while being ignored » . C’est notre rêve ! Comment tu expliques ce sentiment en live ?
Marisa : Ouais, un rêve (rires). Parfois, je veux juste sortir marcher et ne pas penser à tout ce qui peut m’arriver, me faire agresser ou harceler. Je veux juste marcher.
Oui mais, tu sais pourquoi ce morceau marche aussi bien ?
M : parce que c’est un super morceau (rires). Je suppose que quand les gens entendent Loud bark ils se disent que c’est ce qu’ils ont en eux, endormis. Je pense qu’on a tous un chien endormi en nous qui ne demande qu’à être réveillé. Donc c’est très excitant à jouer en live.
« Je pense que le rôle d’un artiste dans la société est de mettre une loupe sur la manière dont les choses sont et de les examiner afin de les questionner. »
Marisa – Mannequin Pussy
8- Marisa, tu dis dans le dossier de presse : « essayer de faire quelque chose de beau dans un monde insensible et faible est finalement un acte radical. La philosophie de ce groupe a toujours été de rassembler les gens. » Est-ce que la musique a un but politique pour toi ? Et si oui, peux-tu expliquer comment et pourquoi ?
Je pense que le rôle d’un artiste dans la société est de mettre une loupe sur la manière dont les choses sont et de les examiner afin de les questionner. Pourquoi et pour qui avoir fait les choses de manière si traditionnelle jusque-là. Pourquoi continuer d’être aussi tradi et dire que tout était mieux avant, alors que clairement ce n’est pas le cas. On a ce côté nostalgique de toujours regarder en arrière, « oh machin connaissait ce lieu avant », on s’en fout. C’est la modernité maintenant. Essaie de penser à la manière dont le monde pourrait être au lieu de simplement accepter les choses comme elles sont. Je pense que lorsque tu es artiste et que tu examines tous ces différents aspects de la vie, cela devient aussi une tournée politique.

Je pense qu’on a besoin de ce genre de discours dans la musique, parce que c’est rare.
De bien des façons, la musique est aussi un divertissement donc tu veux divertir les gens et leur faire oublier les choses mais tu veux aussi leur rappeler qu’ils ne sont pas fous d’être en colère contre ces mêmes choses.
C’est l’occasion pour nous de dire vraiment ce que nous ressentons parce que généralement personne ne demande (rires).


9- Tu es très active sur Instagram. Tu réponds aux questions de vos followers, tu fais gagner des places de concerts pour les dates sold out. Quelle image as-tu des réseaux sociaux ? Et est-ce que tu penses qu’ils peuvent être vecteur d’émancipation ?
Je pense que c’est un outil, oui. Un outil pour se connecter, pour commercialiser, pour faire savoir aux gens ce que tu fais et les inviter à le faire mais en même temps ; c’est un outil pour la créativité et la connexion. Mais c’est aussi un outil de violence. Tout est dans la main de l’utilisateur. Ce sont les gens qui dirigent la technologie, de manière soit intrinsèquement artistique ou totalement malhonnête. Tout a le potentiel d’aller dans l’un ou l’autre sens.
10- Si tu devais choisir une œuvre, que ce soit un livre, un film, une musique etc qui te définit ou en tout cas que tu as souvent en tête, qu’est-ce que ce serait ? Ce n’est pas nécessairement quelque chose de qualité !
J’ai bien en tête des artistes ou des œuvres d’art qui me font pleurer et me font sentir connectée mais je ne sais pas, là je pense à un jardin. Pour moi, la nature est la création la plus spectaculaire, belle et cosmique. Je ne peux pas croire que nous soyons en vie au même moment que tout cela, c’est tellement miraculeux pour moi. Même si c’est parfois dur et génère un sentiment de merde. J’essaie vraiment de trouver la beauté dans les petites choses (et dans les grandes choses aussi !). J’aime beaucoup la mythologie grecque ancienne par exemple.
Mais j’adore aussi le tableau de Lady Godiva de John Collier. Je ne m’en rendais pas compte à l’époque mais en fait elle ressemble beaucoup à la personne de l’album, avec ses longs cheveux noirs. Elle monte un cheval entraîné pour le combat. Oui, j’aime cette représentation, la vulnérabilité d’être nue tout en gardant le pouvoir, prête à riposter.
Pour en revenir aux jardins, ils se flétrissent et meurent, puis repoussent. Parfois, c’est comme un bon rappel que lorsque vous vous sentez dépéri et disparu, finalement… Les graines sont là et vous reviendrez à la vie et vous fleurissez de nouveau. Tout est un cycle.


Laisser un commentaire