Les frissons de Monsieur Crane

Le duo bordelais Monsieur Crane a le plaisir d’inaugurer cette rubrique avec son nouvel album, intitulé Les Ravages Du Temps, qui est sorti le 13 novembre. Sans prétention si ce n’est les frissons, Madeleine de Proust c’est l’occasion de faire un bond dans le passé et raviver les souvenirs, en évoquant des œuvres culturelles qui n’appartiennent qu’à nous.

Crédit photo : Clément Pelo

Ils sont deux, Mickaël Apollinaire et Plimplim. Les mots sombres sur de la musique qui tremble.
Post-punk minimal, minimal wave, cold, indus, que dire sur ces morceaux déjà empreints de poésie. Il faudrait alors les voir en live, pour savoir comment ça sonne, si je secoue le corps, si les idées s’échauffent.
Il y en a que je préfère, il y a J’observe, Par Coeur, Dans Tes Yeux. Elles sont en boucle.

Monsieur Crane, qui êtes-vous ?

Quel est le livre qui ne vous quitte jamais ?

Plim : Ce serait difficile de se passer de La route de Cormac McCarthy. On peut en prendre n’importe quelle page et penser à la vie qui passe. Il y a une telle beauté, une telle poésie dans ce roman (est-ce un roman?) que ça m’émeut toujours profondément, j’aimerai le lire en vo à présent, parce que la traduction est superbe (de l’avis des spécialistes) mais en vo, ça doit être incroyable aussi. L’adaptation en film n’était pas si mal, mais ne possède pas du tout la profonde poésie du livre. je pourrais aussi citer Substance mort de Philip K. Dick, ça parle bien de tout, des gens qui manquent, de ceux qui vont manquer, de qui on croit être, pour qui on veut passer et comment on est vu. Au final tout s’emmêle, c’est édifiant de mélancolie et de tristesse, sans porte de sortie. Ca ne fait pas passer de bonnes soirées d’hiver mais c’est beau et très humain, il y a un peu tout K. Dick dans ce roman, c’est tellement autobiographique…

Micka : La trilogie Spirale de Junji Ito. C’est un classique du manga horrifique qui date de 1998. Junji Ito, son auteur, est un des maîtres en la matière, si ce n’est le plus populaire des mangaka du genre. Spirale c’est l’histoire d’une ville qui tombe sous l’emprise du symbole de la spirale, et absolument tout s’y rapporte de manière littérale et sanglante. Les personnages et le récit sont absorbés dans cette implacable trame macabre. Il y a dans ce livre des images qui m’ont hanté, des regards, des corps, beaucoup de corps, des enchevêtrements, désarticulés, empaquetés les uns contre les autres, rappelant certaines œuvres des grands romantique comme Géricault ou Delacroix ou certaines heures sombres de l’histoire, comme ces images de charniers humains découverts en 1945. Le manga d’horreur est d’ailleurs un genre très inspiré par les horreurs de la guerre et du nucléaire, par le folklore japonais et la décadence des hommes. Le genre est extrêmement riche et populaire au japon, avec des auteurs de référence tels que Suehiro Maruo et Hideshi Hino ,ou bien, pour les plus modernes Shintaro Kago et Junji Ito.

Quel est le film dont il vous arrive de citer des extraits ou des dialogues ?

Plim : Sans doute Twin Peaks (ou son film préquelle Fire walk with me) de David Lynch, tout ce que dit le personnage Dale Cooper, que ce soit sur la bouffe ou la vie en général, ça n’est rempli que de bons conseils. Ne serait-ce que pour l’adage de se faire plaisir une fois par jour, sans prévoir le coup, ça peut sauver des vies ! La lenteur générale des scènes (évidemment celle du serveur lorsque Dale a un souci à l’hôtel) est légendaire, tout est bien pensé. J’embête beaucoup les gens en parlant avec le même rythme. Et si je ne cite pas directement les mots des personnages, je les vois du coin de l’œil en train de dire leurs répliques. Garmonbozia !

Micka : « Saigon…Shit. I’m still only in Saigon ». Ce sont les premières paroles prononcées par Martin Sheen, dans la scène d’ouverture d’une œuvre monumentale et définitive, un classique parmi les classiques: Apocalypse Now. Bien que les premiers mots que l’on entend dans le film soient en fait les paroles de The End chantées par Jim Morrison…Cette phrase simple et vulgaire, contraste d’entrée avec la prose politique et métaphysique narré par le personnage principal tout au long du film. Principalement en voix off sur un ton d’une douceur infini, il décrit les horreurs et les absurdités de la guerre. Ce film est un long et sinueux poème, Martin Sheen est un ménestrel, une voix off, nous faisant la lecture du dossier militaire de son ennemi, le colonel Kurtz, tout en remontant le fleuve amazone avec son équipage, sombrant tour à tour dans la folie. Du dégoût à la fascination, en passant par l’empathie, il se rend compte qu’il a beaucoup en commun avec le colonel Kurtz aka Marlon Brando. Pendant plus de deux heures et demi (la version Redux est, pour ma part, la meilleure). Apocalypse Now déroule son lot de rencontres improbables, de scènes surréalistes et de phrases cultes contées par des personnages iconoclastes et charismatiques telles que « I love the smell of napalm in the morning » ou encore « because it’s judgment that defeats us ».

Quelle est l’œuvre d’art étudiée à l’école que vous gardez en tête ?

Plim : Dan Graham « present Continuous Past(s)« , l’œuvre qui m’a donné envie de faire de la vidéo et des installations. L’œuvre consiste (en gros) en une petite pièce de forme cubique, dont 2 murs mitoyens sont recouverts d’un miroir. Sur l’un des murs opposés, l’objectif d’une caméra filme la pièce et l’image est retransmise sur un moniteur. Du coup, on peut se voir dans le futur (ou le passé) selon où on regarde. C’est le seul endroit de la Terre qui donne cette sensation, comme si on était dans une machine à voyager dans le temps. C’est ludique, ça date de 1974, et c’est sublime. Etre dans cette pièce donne vraiment une sacrée sensation, j’adore ces installations interactives, aux systèmes simples (en apparence) qui permettent d’éprouver le moment.

Micka : M le Maudit de Fritz Lang (1931). J’étais étudiant en cinéma au lycée et c’est en seconde que je l’ai vu pour la première fois. J’avais vu Metropolis sur un ciné-concert en pleine montagne pendant l’été, quelques semaines avant. Un groupe de rock jouait pendant le film mais je ne me souviens pas du tout de leur musique. Par contre, le film m’a assurément marqué par son esthétique, et sa puissante dystopie, c’était ma première rencontre avec l’expressionnisme. Et le même soir, en rentrant au gîte avec mon père, j’ai vu The Trial d’’Orson Welles, qui est un de mes films préférés aujourd’hui.
M le Maudit c’est l’invention du thriller moderne, de Seven au Silence des Agneaux, en passant par Wes Craven ou les pochettes de Korn, le mythe du serial killer, pédophile était en place. Une petite musique sifflé par le prédateur en question, l’incroyable acteur Otto Werrnicke, les ombres glaçante du « kinder killer » devant ses victimes effrayées, des jouets et habits d’enfant déchirés, un tribunal populaire, les débuts de la police scientifique. Bref, on se croirait dans un épisode de Criminal Minds.
Ce film a été réalisé en 1931, il annonce tout des dérives populistes de l’Allemagne à venir, qui ne semblent pas si éloigné des faits divers de notre époque inquiétante. Dans M le Maudit, Fritz Lang devinait l’Allemagne nazie, comme il mettait en garde contre les dérives du progrès capitaliste dans Metropolis, on gagnerait encore beaucoup à regarder et écouter Fritz Lang de nos jours.

Les Ravages Du Temps est sorti le 13 novembre 2024 chez TONN Recordings.

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